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Floréal Romero : « Communalisme : se doter d’une organisation » 1/2 – Entretien à Ballast

Cet entretien inédit pour le site de la revue Ballast a été publié initialement le 18 mai 2020.

C’est en Andalousie que Floréal Romero vit et pro­duit des avo­cats, fidèle à l’a­gri­cul­ture pay­sanne. Et c’est en France qu’il se rend à l’oc­ca­sion pour dis­cu­ter, ici aus­si, d’un pro­jet poli­tique qui lui tient par­ti­cu­liè­re­ment à cœur : le com­mu­na­lisme (ou « muni­ci­pa­lisme liber­taire »). Son der­nier ouvrage, Agir ici et main­te­nant, invite — fort des nom­breuses occu­pa­tions de places, de la révo­lu­tion du Rojava et du sou­lè­ve­ment des gilets jaunes — à la struc­tu­ra­tion d’un tel mou­ve­ment en vue de sor­tir du capi­ta­lisme et d’af­fron­ter le péril éco­lo­gique en cours. Tout en s’empressant de pré­ci­ser: le com­mu­na­lisme n’est pas « un pro­jet fini ». On sait que Bookchin en fut le théo­ri­cien de pre­mier plan et le tenait pour viable à la condi­tion, non négo­ciable, de coor­don­ner ce pro­ces­sus révo­lu­tion­naire aux niveaux régio­naux, natio­naux et conti­nen­taux ; c’est, sans sur­prise, après avoir coécrit en 2014 l’ou­vrage Murray Bookchin — pour une éco­lo­gie sociale et radi­cale, que Romero lui consacre de nou­veau de nom­breuses pages. Nous en dis­cu­tons dans le détail.

On voit tout un cou­rant « citoyen­niste » se sai­sir du muni­ci­pa­lisme et du com­mu­na­lisme. La révo­lu­tion com­mu­na­liste serait-elle déjà diluée dans les eaux tièdes de la social-démo­cra­tie ?

En effet, tout un sec­teur « citoyen­niste » s’est empa­ré du muni­ci­pa­lisme — quoique sans trop affi­cher l’ad­jec­tif «liber­taire » ! Là com­mence toute l’am­bi­guï­té et se lève un coin du tapis que cache cette nou­velle stra­té­gie éla­bo­rée suite au déla­bre­ment et à la déso­rien­ta­tion de la « gauche». Je n’en­tends pas, ici, la gauche comme cadre d’une sen­si­bi­li­té huma­niste à laquelle adhère tota­le­ment la pen­sée com­mu­na­liste — la lutte contre les injus­tices, les riches, le racisme, le sexisme, le mili­ta­risme, la lutte pour un ser­vice vrai­ment public… Je l’en­tends dans un sens plus res­treint : celui d’une stra­té­gie des par­tis poli­tiques situés à gauche sur le vec­teur de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Cette gauche, en tant que par­tis divers, adhère aux règles du jeu élec­to­ral, les­quelles sont éta­blies dans le strict cadre des ins­ti­tu­tions de l’État. Elles ont été étu­diées et mises au point par la bour­geoi­sie au terme de ses trois révo­lu­tions, à la fin du XVIIIe siècle : l’an­glaise, l’a­mé­ri­caine et la fran­çaise. C’est pour­quoi la cou­leur des par­tis ne sera jamais cli­vante…

Pourquoi ?

Le but de ce gou­ver­ne­ment reste inva­ria­ble­ment celui de faci­li­ter l’é­co­no­mie, dont il dépend entiè­re­ment. Sous peine de mort, il se doit de boos­ter un flux opti­mum d’o­pé­ra­tions com­mer­ciales, quelle que soit la nature de ces échanges (des armes, par exemple), puisque la valo­ri­sa­tion de la valeur en est le seul but. L’autre obli­ga­tion de ce pilo­tage d’État étant celle de main­te­nir la paix sociale et sa repro­duc­tion. D’où la néces­si­té de frei­ner la lutte des classes par tous les moyens : autant par la carotte que par le bâton. Toute une par­tie du pro­lé­ta­riat a été ber­cée par la gauche dans l’illu­sion d’une pos­sible éman­ci­pa­tion poli­tique : par­ve­nir au socia­lisme via l’État. Les uns choi­sis­sant la voie par­le­men­taire, les autres la voie insur­rec­tion­nelle. Après l’é­chec de la révo­lu­tion bol­che­vik et l’ac­cès à la consom­ma­tion sui­vant les années 1930, et bien avant la chute du mur de Berlin, l’illu­sion éman­ci­pa­trice a été ran­gée au pla­card pour une par­tie de la classe ouvrière. Dès lors, la gauche n’a ces­sé de jouer, sans masque, son rôle assi­gné de modé­ra­teur : s’op­po­ser à la « vora­ci­té libé­rale ». De plus, pen­dant long­temps, elle a fait fi des désastres col­la­té­raux, comme celui de la des­truc­tion du vivant, et a fini par se dis­cré­di­ter aux yeux de son élec­to­rat.

C’est dans cette der­nière séquence que vous faites émer­ger les mou­ve­ments citoyen­nistes ?

Soulèvement des gilets jaunes, Paris, décembre 2018 (EPA)

Ils ont, en par­tie, pris le relai des mou­ve­ments ouvriers dans les années 1990. Ces citoyen­nismes sont sur­tout inves­tis par les classes moyennes, atteintes par les suc­ces­sives crises du capi­ta­lisme et l’of­fen­sive libé­rale de l’a­près 1980. Ils contestent la mon­dia­li­sa­tion et accusent les mul­ti­na­tio­nales et la finance de tous les maux. Ils les signalent comme les res­pon­sables de la pau­pé­ri­sa­tion des classes les plus défa­vo­ri­sées, la mar­chan­di­sa­tion du vivant et les désastres éco­lo­giques, la dépos­ses­sion des peuples de leurs com­muns et de leur sou­ve­rai­ne­té ali­men­taire… Et même si le capi­ta­lisme est remis en cause, il ne l’est majo­ri­tai­re­ment que sous sa forme néo­li­bé­rale ! Hétéroclite et sans orga­ni­sa­tion par­ti­cu­lière ni par­ti, ce mou­ve­ment, que l’on pour­rait situer idéo­lo­gi­que­ment proche d’ATTAC, est orphe­lin de stra­té­gie et d’ou­til poli­tique qui lui soient propres. Débats et mani­fes­ta­tions se suc­cèdent sans par­ve­nir à struc­tu­rer une oppo­si­tion véri­table — et encore moins un pro­jet poli­tique. En cela, Frédéric Lordon a rai­son : « Débat pour débattre, mais ne tranche rien, ne décide rien et sur­tout ne clive rien. Une sorte de rêve démo­cra­tique coton­neux pré­ci­sé­ment conçu pour que rien n’en sorte. » C’est de ce mou­ve­ment citoyen­niste que naî­tra le muni­ci­pa­lisme en Espagne.

Pouvez-vous reve­nir sur cette nais­sance, jus­te­ment ?

Tout com­mence en 2011, suite à la crise de 2008. Une mobi­li­sa­tion, sans pré­cé­dent depuis des années, réunit dans les rues des mil­liers de per­sonnes dans l’en­semble du pays. Grâce aux slo­gans « Nous ne sommes pas une mar­chan­dise aux mains des poli­ti­ciens et des ban­quiers » ou « Ils ne nous repré­sentent pas », des assem­blées sur­gissent spon­ta­né­ment sur les places des villes et vil­lages. Ce qui est remar­quable, c’est que ces reven­di­ca­tions et mani­fes­ta­tions des « Indignés du 15‑M » sont sou­te­nues par 68 % de la popu­la­tion ! Ces assem­blées com­mencent à se mobi­li­ser pour des ques­tions concrètes comme le sou­tien des vic­times du cré­dit hypo­thé­caire, chas­sées de leurs loge­ments. Les luttes s’in­ten­si­fient et, en Catalogne, les mani­fes­tants vont jus­qu’à encer­cler le par­le­ment à Barcelone. La répres­sion est vio­lente et les mani­fes­ta­tions s’es­soufflent, mais ne cessent pas. Une sou­pape de sécu­ri­té va cepen­dant per­mettre de désa­mor­cer la crise : la fuite élec­to­ra­liste du côté de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive.

Vous faites bien sûr allu­sion à Podemos…

Dans l’en­semble du pays, une par­tie de l’é­lec­to­rat, fati­gué par près de 40 ans de bipar­tisme, a en effet sui­vi cette comète popu­liste. Surfant sur des mots d’ordre du 15‑M, ce par­ti est deve­nu la qua­trième for­ma­tion poli­tique, avec cinq dépu­tés lors des élec­tions euro­péennes de 2014. En Catalogne, par tra­di­tion de luttes — et répres­sion mal­adroite du pou­voir cen­tral aidant —, le récit natio­na­liste prend de l’am­pleur et s’ins­talle. Mais ce « cata­la­nisme », même majo­ri­taire, ne peut absor­ber toute la contes­ta­tion : Podemos n’y fait pas recette 1. La Catalogne pos­sède une forte tra­di­tion liber­taire et un par­ti natio­na­liste, CUP, reven­dique déjà le muni­ci­pa­lisme : il affirme l’a­voir ins­tal­lé dans cer­taines villes et vil­lages tout en ayant des repré­sen­tants au par­le­ment de la Catalogne. Salariée d’une ONG lut­tant contre les vic­times du cré­dit hypo­thé­caire, mili­tante sou­te­nue par les mou­ve­ments sociaux, Ada Colau se pré­sente aux élec­tions muni­ci­pales avec un par­ti, Guanyem, proche de Podemos. Appuyée par les mou­ve­ments sociaux, elle gagne sa place de maire à Barcelone. L’équipe de mili­tants qui a consti­tué la liste muni­ci­pa­liste a sau­té de la rue aux bureaux sans pas­ser par l’op­po­si­tion — la place qu’ils pen­saient occu­per au départ — et le dis­cours plus mili­tant s’est mêlé au dis­cours ins­ti­tu­tion­nel. Le renou­vel­le­ment du Mobile World Congress, signé quelques jours après l’in­ves­ti­ture d’Ada Colau, a été pour le moins révé­la­teur…

C’est-à-dire ?

Manifestation indépendantiste catalane, Espagne, octobre 2019 (AP/Bernat Armangue)

Son nou­veau par­ti, Los comunes, pou­vait bien se reven­di­quer de gauche et d’an­ti-esta­blish­ment, le ton était don­né : ils ne seraient pas une force de blo­cus. Comme pour le confir­mer, une grève de métro a écla­té pen­dant cet évé­ne­ment mais elle a rapi­de­ment été répri­mée : voi­là qui donne le ton de ce muni­ci­pa­lisme ! Peu à peu, mal­gré le fait d’é­lar­gir les prises de déci­sion grâce à des consul­ta­tions online — quoique sur­tout aux membres du par­ti , et mal­gré d’in­dé­niables acquis en matières sociales, les mou­ve­ments sociaux qui l’ont sou­te­nue ont déchan­té. Quatre ans plus tard, en 2019, la mai­rie vaut bien, pour Ada Colau, d’a­va­ler la cou­leuvre d’une inves­ti­ture avec les voix de l’ex-Premier ministre fran­çais, Manuel Valls. Nous sommes à Barcelone, et dans bien d’autres villes qui se réclament du muni­ci­pa­lisme, comme à Madrid ou à Grenoble, dans une démarche social-démo­crate dou­blée d’une tac­tique popu­liste trans­ver­sale, avec sa figure cha­ris­ma­tique. Sauf que nous avons affaire à une métro­pole, soit un mini État en soi. Et sans vou­loir offen­ser les per­sonnes inves­ties de bonne foi, je me vois contraint de les cho­quer… Car, objec­ti­ve­ment, il s’a­git tout de même d’une spo­lia­tion de la part d’une social-démo­cra­tie qui, en uti­li­sant la renom­mée et quelques idées prises çà et là dans la pen­sée de Bookchin, avance dégui­sée sous le masque du muni­ci­pa­lisme liber­taire ! Alors, n’en déplaise, en agis­sant de la sorte les muni­ci­pa­listes lui ôtent toute sa cohé­rence révo­lu­tion­naire. Il en va de même — et non moins hon­teu­se­ment — lors­qu’ils se réfé­rent aux mou­ve­ments révo­lu­tion­naires proches de la pen­sée com­mu­na­liste, comme le confé­dé­ra­lisme kurde et le mou­ve­ment zapa­tiste. Dans sa pra­tique, le muni­ci­pa­lisme de ces gens est bien plus proche du liber­ta­risme et de la qua­trième révo­lu­tion indus­trielle qui vient. En revanche, loin d’être diluée dans les eaux tièdes de la nou­velle social-démo­cra­tie muni­ci­pa­liste, la révo­lu­tion com­mu­na­liste en est l’an­ti­thèse, le contre­poi­son. Notre défi : créer un mou­ve­ment digne de ce nom.

Vous men­tion­nez, dans votre livre, une « ambi­guï­té » chez Bookchin : son rap­port aux élec­tions muni­ci­pales. Il y tenait, pour­tant ! Pourquoi ce levier est-il une impasse à vos yeux ?

En matière idéo­lo­gique, Bookchin était très sou­cieux de sa cohé­rence. Comme toute per­sonne s’é­tant pro­po­sée d’é­la­bo­rer une pen­sée éman­ci­pa­trice, tout en gar­dant fer­me­ment une ligne direc­trice, il ne peut échap­per à l’é­vo­lu­tion de cette der­nière, elle-même ins­crite dans une socié­té en constante évo­lu­tion. C’est de là qu’af­fleurent dans son œuvre des varia­tions, voire des contra­dic­tions — mais pas plus, et sans doute moins, que dans les écrits de Marx ou de Proudhon. De par son ori­gine sociale, son enga­ge­ment pré­coce, sa grande sen­si­bi­li­té et sa tenace volon­té de com­prendre, Bookchin a acquis très tôt de bons outils d’a­na­lyse théo­rique. Parallèlement, son inves­tis­se­ment dans les luttes syn­di­cales, éco­lo­gistes et en faveur des droits civiques l’a obli­gé à se frot­ter à d’autres sen­si­bi­li­tés, d’autres cou­rants de pen­sée. Ce coude à coude a aigui­sé ses recherches ana­ly­tiques et a ali­men­té son pro­jet éman­ci­pa­teur. Pour lui, comme pour Castoriadis d’ailleurs, il est indis­pen­sable de se réfé­rer à un ima­gi­naire — comme hori­zon.

Comment le défi­ni­riez-vous ?

Il s’a­gi­rait pour la socié­té d’a­ban­don­ner le hors-sol, d’at­ter­rir, de réin­té­grer son milieu natu­rel dans une rela­tion dyna­mique et sym­bio­tique, à par­tir de la concré­tude du local, et ce afin de pou­voir l’é­tendre ter­ri­to­ria­le­ment. Puis mon­dia­le­ment. Mais cet ima­gi­naire n’est pas une abs­trac­tion : il prend forme en par­tant de ce qui existe et doit prendre racine dans le meilleur de ce qui est, ici et main­te­nant. Bookchin pro­pose cet ima­gi­naire, l’é­co­lo­gie sociale, à la fois comme cham­bou­le­ment total de notre socié­té capi­ta­liste dans son rap­port de pro­duc­tion et son indis­pen­sable et dras­tique décen­tra­li­sa­tion. C’est le capi­ta­lisme qui, por­tant en lui cette dyna­mique obli­gée de « croître ou mou­rir » et, donc, l’ac­cu­mu­la­tion qui s’en­suit, pro­voque ces véri­tables can­cers struc­tu­rels qu’on appelle les « métro­poles ». Cette syner­gie nous pré­ci­pite vers la catas­trophe sociale et éco­lo­gique. Mais Bookchin va éga­le­ment pui­ser dans les expé­riences pas­sées les élé­ments et les outils néces­saires pour dépas­ser ce capi­ta­lisme. Il se sai­si­ra donc de l’his­toire des peuples « pré-alpha­bé­ti­sés », comme il les nomme, puis de toutes les ten­ta­tives d’é­man­ci­pa­tion jus­qu’à la fin du XXe siècle. Autant de pierres de sou­bas­se­ment de son pro­jet poli­tique : le muni­ci­pa­lisme liber­taire, fina­le­ment deve­nu «com­mu­na­lisme».

Dans ce pro­jet, les fins sont conte­nues dans les moyens. Le poli­tique étant à la fois lieu de pou­voir élar­gi à tout le monde et éma­na­tion du social dans sa rela­tion sym­bio­tique avec le milieu natu­rel, l’un et l’autre se rétro-ali­men­tant. L’ambiguïté que je décèle chez Bookchin relève, en fait, de cette rela­tion entre fins et moyens. Je vois une contra­dic­tion dans son rap­port aux élec­tions muni­ci­pales, que je tem­père tou­te­fois. Pour deux rai­sons. Je n’ai accès à ces écrits que dans leurs tra­duc­tions en fran­çais et en espa­gnol et je n’ai que peu de com­pé­tence concer­nant le contexte poli­tique spé­ci­fique des États-Unis (il sem­ble­rait que ce pays, de par sa consti­tu­tion, offre un champ de manœuvre plus large à ce niveau). Alors oui, il est vrai que Bookchin tenait aux élec­tions muni­ci­pales. Il a d’ailleurs affir­mé : « Si nous ne pré­sen­tons pas de can­di­dats aux élec­tions muni­ci­pales, nous n’a­vons pas affaire au pou­voir. » Et ajou­té que « le muni­ci­pa­lisme liber­taire n’est pas un effort pour construire un gou­ver­ne­ment muni­ci­pal plus pro­gres­siste ou plus regar­dant avec l’en­vi­ron­ne­ment ». Il est même allé jus­qu’à dire que « ce type d’o­rien­ta­tion réfor­miste neu­tra­li­se­rait les efforts d’un mou­ve­ment pour créer et étendre les assem­blées citoyennes et leur prin­ci­pal objec­tif, celui de trans­for­mer la socié­té ».

Mouvement Occupy Wall Street, États-Unis, 2011 (Getty Images)

Si je par­tage cette ana­lyse, je la trouve pour­tant contra­dic­toire avec cet autre dis­cours dans lequel il entre­voit la pos­si­bi­li­té qu’un can­di­dat élu au cours de ces élec­tions puisse par­ti­ci­per au conseil muni­ci­pal. D’aucuns ver­raient là une délé­ga­tion de pou­voir qui enta­me­rait l’i­ma­gi­naire de la démo­cra­tie directe. Mais je module ma cri­tique car, s’a­gis­sant d’un petit vil­lage, presque tout le monde pour­rait faire par­tie du conseil muni­ci­pal… Je demande donc à voir jus­qu’où l’État lais­se­rait « jouer » de conseil avec son droit ins­ti­tu­tion­nel et ce qu’il ferait d’une déci­sion de muni­ci­pa­li­ser la pro­prié­té pri­vée, par exemple… Mais la réelle contra­dic­tion que je vois, c’est cette pro­po­si­tion qui consis­te­rait à prendre le pou­voir d’une muni­ci­pa­li­té, ins­ti­tu­tion de l’État, pour la «redon­ner » aux citoyens. À moins qu’il ne s’a­gisse du stade final, du coup de grâce assé­né aux ins­ti­tu­tions de l’État, donc du capi­ta­lisme, sur un plus vaste ter­ri­toire… Mais cela sup­pose d’a­voir créé un rap­port de force à notre avan­tage, grâce à un vaste mou­ve­ment struc­tu­ré qui contient, en germe, nos propres ins­ti­tu­tions paral­lèles !

Mais c’est pré­ci­sé­ment au nom de cette porte d’en­trée élec­to­rale que les muni­ci­pa­listes «citoyen­nistes » se fraient un che­min.

C’est en effet par ces indé­fi­ni­tions que peuvent se loger et se diluer ces pen­sées para­sites.

Soyons clairs : êtes-vous, par prin­cipe, hos­tile à toute élec­tion muni­ci­pale ?

Pas sys­té­ma­ti­que­ment. Nous pou­vons les uti­li­ser comme gym­nas­tique rhé­to­rique, pour nous impré­gner des enjeux de pou­voir et appe­ler à la consti­tu­tion d’as­sem­blées déci­sion­nelles. Dans les villes, ça dépen­dra de la pos­si­bi­li­té de tra­vailler dans un espace pro­pice à déve­lop­per la com­mu­ni­ca­tion et le lien entre les mou­ve­ments sociaux, à pro­mou­voir le face à face entre les per­sonnes. Dans mon livre, j’é­voque cette pos­si­bi­li­té comme tac­tique locale, à la condi­tion qu’elle soit tota­le­ment incluse dans une stra­té­gie majeure — qui invite les mou­ve­ments sociaux à un pacte et à créer eux-mêmes du lien en se fédé­rant pour et par la dimen­sion poli­tique com­mu­na­liste.

Olivier Besancenot et Michael Löwy ont repro­ché à Bookchin de se livrer au « culte du loca­lisme » et d’empêcher, dès lors, la mise en place d’une « pla­ni­fi­ca­tion » éco­so­cia­liste à échelle large. Comment rece­vez-vous cette cri­tique ?

Ce qui m’é­tonne tou­jours, avec cer­taines per­sonnes dotées d’une capa­ci­té intel­lec­tuelle cer­taine et d’une sen­si­bi­li­té proche, c’est l’é­troi­tesse avec laquelle ils font allu­sion à la pen­sée de Bookchin. Après avoir salué dans un de leurs livres le rôle pion­nier de Bookchin quand il a avan­cé, dès 1965, « plu­sieurs idées fon­da­men­tales, en avance sur leur temps, avec les­quelles on ne peut être que d’ac­cord », Besancenot et Löwy sou­lignent le carac­tère radi­cal de sa cri­tique mar­xienne de l’é­co­no­mie poli­tique. Mais, dès la page sui­vante, les reproches com­mencent : ils lui collent une éti­quette de tech­no­phile et de cham­pion de l’a­bon­dance. Comme si ça ne suf­fi­sait pas, ils enfoncent gros­siè­re­ment le clou : « comme si les res­sources de la pla­nète n’é­taient pas limi­tées »… L’approche de Bookchin en matière de tech­no­lo­gie est bien plus sub­tile, et va bien au-delà du confi­ne­ment que lui réserve la pen­sée domi­nante — qu’elle soit de droite, de gauche ou éco­so­cia­liste. Son vécu d’ou­vrier dans la fon­de­rie lui a per­mis de sai­sir toute l’am­bi­guï­té de la tech­nique : « Standardisé par les machines, l’être humain est deve­nu une machine. » Mais, loin de la pen­ser comme « neutre », Bookchin a avan­cé qu’elle est direc­te­ment géné­rée par la « matrice sociale ». Anticipant l’é­mer­gence du capi­ta­lisme vert, il a fus­ti­gé « l’in­ven­tion de tech­no­lo­gies plus accep­tables » qui per­pé­tuent « notre socié­té anti-éco­lo­gique ». Par contre, dans une socié­té éman­ci­pée ayant « une authen­tique per­cep­tion du besoin », il a ima­gi­né une éco­tech­no­lo­gie loca­le­ment inté­grée comme source d’éner­gie et de matières pre­mières — avec une pol­lu­tion minime, voire nulle. Elle per­met­trait de libé­rer du temps pour le poli­tique et pour toutes les dimen­sions créa­tives de l’être humain, sans qu’il ne soit talon­né par l’an­goisse de la pré­ca­ri­té.

Printemps arabe, Égypte, 2010-2012 (Getty Images)

Comme tant d’autres, Besancenot et Löwy vont en effet jus­qu’à attri­buer à Bookchin une pen­sée presque exclu­si­ve­ment loca­liste — autant du point de vue poli­tique que sous une pers­pec­tive éco­no­mique. Pourtant, il s’en défen­dait bien ! «Premièrement, je tiens à pré­ci­ser que le muni­ci­pa­lisme liber­taire n’est pas du loca­lisme — ce qui, je le pré­cise, pour­rait faci­le­ment conduire à une régres­sion cultu­relle et à un esprit de clo­cher réac­tion­naire et qui, à toutes fins utiles (heu­reu­se­ment !), est éco­no­mi­que­ment impos­sible pour la plus grande par­tie du monde. Non, je ne suis pas un loca­liste mais un confé­dé­ra­liste, plus pré­ci­sé­ment un confé­dé­ra­liste muni­ci­pal, c’est-à-dire que les assem­blées popu­laires for­mées dans les quar­tiers seraient reliées entre elles par des délé­gués (et non des repré­sen­tants !), par moyens de conseils confé­dé­raux et, de là, par des conseils régio­naux, natio­naux et conti­nen­taux, dont cha­cun aurait des pou­voirs admi­nis­tra­tifs de plus en plus limi­tés. » Partant de cette inter­dé­pen­dance obli­gée des éco­no­mies locales, Bookchin ne récuse pas une « pla­ni­fi­ca­tion » — si ce n’est que ce vocable est trop usé, et rap­pelle les désastres humains et éco­lo­giques des pays de l’Est. En 1965, il écri­vait aus­si : « Une tech­no­lo­gie au ser­vice de l’humain doit avoir sa base dans la col­lec­ti­vi­té locale et être à la mesure de la col­lec­ti­vi­té locale et régio­nale. À ce niveau, le par­tage des usines et des res­sources peut contri­buer à la soli­da­ri­té entre dif­fé­rentes col­lec­ti­vi­tés. Il peut leur per­mettre de se confé­dé­rer, non seule­ment sur la base d’intérêts intel­lec­tuels et cultu­rels, mais aus­si sur la base de besoins maté­riels com­muns. S’il s’ap­puie sur les res­sources et les carac­tères uniques de chaque région, un équi­libre peut être trou­vé entre l’autarcie, le confé­dé­ra­lisme indus­triel et une divi­sion natio­nale du tra­vail. » Si l’on veut par­ler ici de « pla­ni­fi­ca­tion », pour­quoi pas, mais elle a le mérite d’a­voir cla­ri­fié le fait qu’elle ne se ferait pas par l’in­ter­mé­diaire de l’État — ce qui me semble d’ailleurs assez flou chez les éco­so­cia­listes…

Comment le com­mu­na­lisme liber­taire arti­cule-t-il la pro­mo­tion des assem­blées, for­cé­ment inter­clas­sistes, à la lutte des classes, que Bookchin tenait, dites-vous, pour un « front de luttes par­mi d’autres » ?

Pour le com­mu­na­lisme, il ne s’a­git pas de renon­cer à lutte des classes : elle aura lieu tant que les classes exis­te­ront. Mais, à un moment don­né de l’Histoire, le carac­tère, le sens et la fina­li­té de ces luttes ont chan­gé — et ce dès 1930. Avec le for­disme et le consu­mé­risme nais­sant, le pro­lé­ta­riat a, peu à peu, per­du le « rôle » de « sujet révo­lu­tion­naire » que lui attri­buaient Marx et les anar­cho-syn­di­ca­listes. La vic­toire de Franco en Espagne a son­né le glas de la plus grande révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne de tous les temps. Il a fal­lu que Bookchin vive dans sa chair, en tant que syn­di­ca­liste, la défaite des grèves mobi­li­sant 500 000 ouvriers aux États-Unis, en 1948, pour l’ad­mettre. Ce qui a fait s’é­crou­ler ses convic­tions, ce n’é­tait pas tant d’a­voir per­du mais ce qui a sui­vi cette défaite. Dans bien des entre­prises, les cadres syn­di­caux ont accé­dé au comi­té d’en­tre­prise et nombre d’ou­vriers sont deve­nus action­naires de l’entreprise. Raison pour laquelle Bookchin en est venu à conclure, dans les années 1960 et dans un contexte où le syn­di­ca­lisme nord-amé­ri­cain est majo­ri­tai­re­ment anti­com­mu­niste, conser­va­teur, voire raciste et xéno­phobe, que cette lutte, «dans le sens clas­sique n’a pas dis­pa­ru ; elle a subi un sort bien plus mor­bide en étant coop­tée dans le capi­ta­lisme ». La fonc­tion de cette lutte se limite désor­mais à main­te­nir le pou­voir d’a­chat et à cor­ri­ger les abus des classes domi­nantes. C’est seule­ment dans les années 1970 que se sont déve­lop­pés des mou­ve­ments de refus du tra­vail et de contes­ta­tion de l’ordre indus­triel et syn­di­cal.

Mais ça ne signi­fie pas que le muni­ci­pa­lisme liber­taire aban­donne la notion de lutte des classes : il la mène non seule­ment dans les usines, mais aus­si dans l’a­rène civique ou muni­ci­pale. Ce front est impor­tant, voire fon­da­men­tal, car même si Bookchin est convain­cu que la révo­lu­tion ne sor­ti­ra pas des usines, il ne peut négli­ger le rôle des ouvriers qui se chargent des moyens de pro­duc­tion. Certes, ces moyens ne leur appar­tiennent pas mais ce sont eux, ain­si que les agri­cul­teurs, qui vont pou­voir assu­rer la tran­si­tion, le pas­sage de la socié­té capi­ta­liste à une socié­té socia­liste. Bookchin en appelle donc à la prise en main de la pro­duc­tion comme de l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail par des comi­tés d’u­sine contrô­lés par des assem­blées de tra­vailleurs, elles-mêmes incluses dans des assem­blées muni­ci­pales déci­sion­nelles. C’est de la sorte que le com­mu­na­lisme sti­mule la lutte de classes comme il sti­mule, dans ses assem­blées, la lutte contre toutes les formes de domi­na­tion. Le type, la qua­li­té et la quan­ti­té de pro­duc­tion ne doivent plus être déci­dés par le patro­nat, ni même par les ouvriers des usines auto­gé­rées, pour répondre à l’offre et la demande aveugle, dic­tés par les mar­chés : ces déci­sions seront enté­ri­nées par les tra­vailleurs, mais en tant que membres des assem­blées muni­ci­pales. Celles-ci auront pour fonc­tion de défi­nir les vrais besoins pour l’en­semble et cha­cun des citoyens qui l’in­tègrent. La muni­ci­pa­li­té ayant socia­li­sé les moyens de pro­duc­tion, le centre du pou­voir éco­no­mique passe à l’é­che­lon local, là où ces « éco-com­mu­nau­tés » sont char­gées de la ges­tion totale de la vie sociale. Il disait ain­si : « [N]ous devons nous res­sour­cer aux racines du mot poli­tique dans polis […] pour retrou­ver ce qui fut à la source de l’idéal de la Commune et des assem­blées popu­laires de l’ère révo­lu­tion­naire. » La poli­tique ne peut être que civique, au sens fort, donc éga­le­ment éthique — en tant qu’elle occupe le champ des rela­tions humaines, sur le mode de la ratio­na­li­té et de la coopé­ra­tion.

Le spon­ta­néisme et l’émeute urbaine connaissent un cer­tain suc­cès au sein de la gauche anti­ca­pi­ta­liste contem­po­raine. Bookchin appe­lait au contraire à se struc­tu­rer, à bâtir un mou­ve­ment et à le faire avec le très grand nombre. Sommes-nous, comme il le croyait, trop impa­tients ?

La néces­si­té de faire vite peut se com­prendre, étant don­né la répres­sion de plus en plus vio­lente. Sans par­ler du fait que nous nous trou­vons au bord du pré­ci­pice. Mais Bookchin l’a bel et bien affir­mé : « Je suis déso­lé, mais les rues ne nous orga­ni­se­ront pas. Seul un mou­ve­ment sérieux, res­pon­sable et struc­tu­ré peut le faire. » Les forces du main­tien de l’ordre capi­ta­liste ont aug­men­té leurs moyens de contrôle et de répres­sion : fli­cage numé­rique, camé­ras, force de frappe bru­tale et effi­cace… Sur ce plan, nous n’a­vons aucune chance, actuel­le­ment, de ren­ver­ser le sys­tème. Mais, d’ac­cord, ima­gi­nons un ren­ver­se­ment de situa­tion par la force : serions-nous en capa­ci­té de créer quelque chose qui res­semble à une uto­pie sans s’ap­puyer sur les bases struc­tu­relles préa­la­ble­ment construites ? Cette hypo­thèse impro­bable ne pour­rait s’en­vi­sa­ger que dans une pers­pec­tive armée, celle d’un assaut lan­cé contre les ins­ti­tu­tions afin de reprendre en main l’État : autre­ment dit, enter­rer tout pro­jet révo­lu­tion­naire sous un tas de cadavres. Le spon­ta­néisme, lui, se tra­duit par la dis­per­sion : il est voué à l’é­chec et au déses­poir. Mais, si au lieu de l’opposer à l’or­ga­ni­sa­tion, nous envi­sa­geons ce spon­ta­néisme comme un élan, alors il devient, en syner­gie avec l’or­ga­ni­sa­tion, une consi­dé­rable source d’éner­gie vitale. C’est dans cet esprit que Bookchin a sou­li­gné qu’un mou­ve­ment contre-cultu­rel avait autant besoin de « struc­tures fermes » et de « contre-ins­ti­tu­tions » que du souffle sal­va­teur du spon­ta­néisme. L’histoire des révo­lu­tions nous montre que plus un mou­ve­ment est orga­ni­sé, hori­zon­ta­le­ment struc­tu­ré et cultu­rel­le­ment pré­pa­ré, plus il a de chances de réus­sir. Tout com­mence par la per­sua­sion : on part des pro­blèmes concrets et, lorsque s’o­père la conta­gion, que la mise en pra­tique par­vient à sou­le­ver de l’en­thou­siasme par les émo­tions du vécu, nous voi­là entrés dans un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire. Un pro­ces­sus ascen­dant qui, avec l’adhé­sion du plus grand nombre, éta­blit un rap­port de force favo­rable à ce pro­ces­sus. Et si le grand nombre est une des condi­tions de la vic­toire, elle ne pour­ra se réa­li­ser qu’a­vec une orga­ni­sa­tion struc­tu­rée et une stra­té­gie des plus réflé­chies.

Vous évo­quiez Lordon. Dans son der­nier livre, il avance que, face « au pou­voir tota­li­taire du capi­tal », il faut oppo­ser un titan aus­si puis­sant que lui pour l’abattre — ce qu’il nomme « le point L », c’est-à-dire Lénine. Que la solu­tion « des iso­lats » est vaine car les ten­dances « pro­to-fas­cistes » des États contem­po­rains entraî­ne­ront la des­truc­tion de toute alter­na­tive locale et par­cel­laire…

Il me faut sans doute faire la même remarque que pour Löwy et Besancenot : une lec­ture super­fi­cielle des thèses de Bookchin. Il en est ain­si lorsque Frédéric Lordon déclare : «Je serais ten­té de dire que la fédé­ra­tion des com­munes, elle vient sur­tout après : elle est ce qui suit le ren­ver­se­ment… ne serait-ce que parce que je vois mal les pou­voirs sta­to-capi­ta­listes lais­ser pros­pé­rer avec lar­gesse une fédé­ra­tion de com­munes qui aurait pour objec­tif avoué de les ren­ver­ser — ça, c’est un scé­na­rio à la Bookchin, et je n’y crois pas une seconde. » En pre­mier lieu, Lordon ne s’est pas clai­re­ment expli­qué sur son « point L », mais, se réfé­rant à Lénine, nous pou­vons sup­po­ser qu’il évoque là du « déjà-vu » : un «remake » du « Grand soir » de 1917, auquel le com­mu­na­lisme a tour­né le dos (de même qu’il récuse l’État ou l’ar­mée comme autant de « titans » pour « abattre » le « pou­voir tota­li­taire du capi­tal »). Pour le com­mu­na­lisme, les moyens por­tant les fins dans leurs entrailles, cet « abat­tage » ne ferait que res­sus­ci­ter le pou­voir en ques­tion ! S’il s’a­git bien, pour Bookchin, d’é­vi­ter l’er­reur toute stra­té­gique de s’en remettre à un titan aux pieds d’ar­gile, ce n’est pas, non plus, pour lor­gner du côté de l’in­con­sé­quence des « iso­lats».

Sans se réfé­rer direc­te­ment aux zapa­tistes, on pour­rait voir évo­quées leurs pra­tiques dans les dires de Bookchin : « Il existe ain­si dans le monde entier des com­mu­nau­tés dont la soli­da­ri­té per­met d’i­ma­gi­ner une nou­velle poli­tique fon­dée sur un muni­ci­pa­lisme liber­taire, et qui pour­raient fina­le­ment consti­tuer un contre-pou­voir à l’État-nation. » Partant de cette réa­li­té, il a évo­qué l’im­pé­rieuse néces­si­té de struc­tu­rer une orga­ni­sa­tion pour créer un mou­ve­ment : «J’aimerais insis­ter sur le fait que cette approche sup­pose que nous par­lions bien d’un véri­table mou­ve­ment, et non de cas iso­lés où les membres d’une seule com­mu­nau­té pren­draient le contrôle de leur muni­ci­pa­li­té et la restruc­tu­raient sur la base d’as­sem­blées de quar­tier. Elle sup­pose d’a­bord l’exis­tence d’un mou­ve­ment qui trans­for­me­ra les com­mu­nau­tés l’une après l’autre et éta­bli­ra entre les muni­ci­pa­li­tés un sys­tème de rela­tions confé­dé­rales, un mou­ve­ment qui consti­tue­ra un véri­table pou­voir régio­nal. » Et Bookchin de ren­ché­rir : « Sans une orga­ni­sa­tion clai­re­ment défi­nis­sable, un mou­ve­ment risque de tom­ber dans la tyran­nie de l’ab­sence de struc­ture. […] En étu­diant de près l’his­toire des révo­lu­tions pas­sées, le pro­blème le plus impor­tant que j’ai ren­con­tré a été pré­ci­sé­ment la ques­tion de l’or­ga­ni­sa­tion. Cette ques­tion est cru­ciale, notam­ment parce que dans un bou­le­ver­se­ment révo­lu­tion­naire, la nature de l’or­ga­ni­sa­tion peut faire la dif­fé­rence entre la vie et la mort. Ce qui est deve­nu très clair dans mon esprit, c’est que les révo­lu­tion­naires doivent créer une orga­ni­sa­tion très proac­tive — une avant-garde, pour reprendre un terme lar­ge­ment uti­li­sé jus­qu’à ce que la nou­velle gauche l’empoisonne en l’as­so­ciant aux bol­che­viks — qui pos­sède elle-même sa propre pai­deia rigou­reuse, qui crée une adhé­sion res­pon­sable de citoyens infor­més et dévoués, qui pos­sède une struc­ture et un pro­gramme et qui crée ses propres ins­ti­tu­tions, basées sur une consti­tu­tion ration­nelle. »

Se doter d’une orga­ni­sa­tion sup­pose l’é­la­bo­ra­tion d’une stra­té­gie adap­tée au lieu où l’on se trouve. La stra­té­gie zapa­tiste est dif­fé­rente de celle des Kurdes du Rojava. L’organisation du rap­port de force, c’est bien l’en­jeu de la confron­ta­tion et de la pro­po­si­tion stra­té­gique de Bookchin quand il parle de « double pou­voir ». Un double pou­voir en ten­sion, pour struc­tu­rer le mou­ve­ment et le pré­pa­rer pour ren­ver­ser le pou­voir du capi­tal et ses ins­ti­tu­tions — et non pas au seul niveau local. Il serait ingé­nu, voire dan­ge­reux, de le ten­ter : c’est bien au niveau le plus vaste pos­sible qu’il convient de pro­vo­quer le ren­ver­se­ment et l’im­mé­diat rem­pla­ce­ment des ins­ti­tu­tions poli­tiques du capi­ta­lisme, donc de l’État, par celles d’une confé­dé­ra­tion de fédé­ra­tions muni­ci­pales. Mais lais­sons par­ler Bookchin : « Dans le muni­ci­pa­lisme liber­taire, le double pou­voir est cen­sé être une stra­té­gie visant à créer pré­ci­sé­ment les ins­ti­tu­tions liber­taires des assem­blées direc­te­ment démo­cra­tiques qui s’op­po­se­raient à l’État et le rem­pla­ce­raient. Il vise à créer une situa­tion dans laquelle les deux pou­voirs — les confé­dé­ra­tions muni­ci­pales et l’État-nation — ne peuvent pas coexis­ter, et où l’un doit tôt ou tard sup­plan­ter l’autre. En outre, il s’a­git d’une confluence des moyens de réa­li­ser une socié­té ration­nelle avec la struc­ture de cette socié­té, une fois celle-ci réa­li­sée. La confu­sion entre les moyens et les fins est un pro­blème qui a tou­jours affli­gé le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, mais le concept de double pou­voir comme moyen d’at­teindre une fin révo­lu­tion­naire et de for­mer une socié­té ration­nelle per­met de sur­mon­ter le gouffre entre la méthode pour obte­nir une nou­velle socié­té et les ins­ti­tu­tions qui la struc­tu­re­raient. »

C’est en ce sens que vous par­lez, après Bookchin, de la néces­si­té de « vider l’État ».

Tout à fait.

Pour le rem­pla­cer par…

… nos propres ins­ti­tu­tions d’au­to­gou­ver­ne­ment. Alors en latence, patiem­ment éla­bo­rées en paral­lèle tout au long de cette ten­sion entre les deux pou­voirs. Voyons Bookchin, encore une fois : « Cependant, une fois que les citoyens sont capables de s’au­to­gé­rer, l’État peut être liqui­dé, tant sur le plan ins­ti­tu­tion­nel que sub­jec­tif, et rem­pla­cé par des citoyens libres et édu­qués dans des assem­blées popu­laires. » C’est ce qui a fait la gran­deur de la phi­lo­so­phie poli­tique grecque : édu­quer pour faire des citoyens com­pé­tents, capables de pen­ser et d’u­ti­li­ser des armes pour assu­rer leur défense et celle de la démo­cra­tie.

Notes :
  1. la ban­nière d’EnComunPodem, Podemos gagne les élec­tions géné­rales de 2015 et de 2016 en Catalogne — avec plus du double des voix des indé­pen­dan­tistes. Puis Podemos perd un tiers de ses voix aux deux élec­tions géné­rales de 2019.[]
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