BibliographieNotices bibliographiquesRessources

L’ÉCOLOGIE SOCIALE – Penser la liberté au-delà de l’humain – Murray Bookchin

« La « civilisation » telle que nous la connaissons aujourd’hui est plus muette que la nature pour laquelle elle prétend parler et plus aveugle que les forces élémentaires qu’elle prétend contrôler. En effet, la « civilisation » vit dans la haine du monde qui l’entoure et dans la haine sinistre d’elle-même. Ses villes éviscérées, ses terres dévastées, son air et son eau emprisonnés et sa cupidité mesquine constituent une mise en accusation quotidienne de son immoralité odieuse. »  Pour Murray Bookchin la société capitaliste actuelle doit être remplacée par ce qu’il appelle la « société écologique », « une société qui met en œuvre les changements sociaux radicaux nécessaires pour en finir avec la destruction des écosystèmes », une société non-hiérarchique, sans classes. Il en présente, dans ce recueil, les bases théoriques, à partir de réflexions philosophiques sur la nature et la liberté.

Sa conception de la hiérarchie va au-delà de la signification marxiste de « classe », limitée à une forme de stratification économique. C’est un « système complexe de commandements et d’obéissance au sein duquel des élites jouissent de divers degrés de contrôle sur leurs subordonnées sans forcément les exploiter », mais aussi « un état de conscience, une sensibilité envers des phénomènes à tout niveau de l’expérience personnelle et sociale ». Dans les sociétés pré-lettrées, les « sociétés organiques », les gens ne se considéraient pas comme au dessus de la nature mais en son sein, et les différences entre les individus, les générations, les sexes, entre l’humanité et la diversité naturelles des phénomènes vivants et non vivants, étaient vues comme une « unité de différences » (Hegel) non comme des hiérarchies. Il décrit ensuite l’émergence très progressive des hiérarchies, avec les revendications de prestige, plus fondées sur la reconnaissance sociale que sur le profit matériel, de la part des anciens et des chamans, puis celles des guerriers avec la multiplication des guerres, due à la raréfaction des terres cultivables en raison de l’augmentation des communautés horticoles. L’État, avec ses fonctionnaires, ses bureaucraties et ses armées, est apparu tardivement, en conflit avec les structures sociales qui ont longtemps continué à coexister avec lui (guildes, quartiers, sociétés populaires, coopératives, assemblées municipales, etc). « Une mentalité hiérarchique favorise le renoncement aux plaisirs de la vie. Elle justifie le labeur, la culpabilité et le sacrifice des « inférieurs », et le plaisir et la satisfaction indulgente de presque tous les caprices de leurs « supérieurs ». »
Il distingue :

  • Moralité et éthique. Tandis que la moralité désigne « des normes de comportements conscientes qui n’ont pas encore fait l’objet d’analyses rationnelles approfondies par une communauté », l’éthique, au contraire, invite à des analyses rationnelles, et, à l’instar de « l’impératif moral » kantien, doit être justifiée par des opérations intellectuelles, et non par la simple foi.
  • La simple égalité formelle, qui récompense « justement » chacun selon sa contribution à la société et considère chacun comme « égal aux yeux de la loi » et « égal en chance », de l’égalité réelle, dans une société régie par la règle de l’équivalence.
  • Le bonheur, simple satisfaction du besoin, de nos besoins en tant qu’organismes animaux, et le plaisir, satisfaction de nos désirs, de nos « rêveries » intellectuelles, esthétiques, sensuelles et ludiques.

Murray Bookchin traite de processus et non de propositions figées, comme dans un « texte de logique traditionnel ». Les idées générales sur lesquelles il se concentre, « grandissent selon la logique erratique et parfois rebelle de la pensée organique plutôt que celle de la pensée strictement analytique ». Il propose de penser et d’expérimenter selon « une respiritualisation quasi animiste des phénomènes – aussi bien inanimés qu’animés – sans abandonner les idées fournies par la science et le raisonnement analytique ».

« L’écologie traite de l’équilibre dynamique de la nature, de l’interdépendance du vivant et du non-vivant » et d’un point de vue critique, révèle dans toute sa portée le déséquilibre résultant de la rupture entre l’humanité et le monde naturel. Le terme sert souvent à désigner une forme assez frustre de gestion mécaniste et instrumental du milieu naturel, qui voit celui-ci  comme un immense silo de « ressources naturelles » et de « matières premières » et qu’il préfère appeler environnementalisme. Les écologistes, comme de nombreux savants, répugnent à faire des généralisations philosophiques. Un préjugé qui remonte à l’époque de Galilée, limite leur conception de la science au modèle de la physique, à une large acceptation de la théorie des systèmes et à son aspect quantitatif. L’écologie sociale rejette la notion de hiérarchie comme principe stabilisateur dans la nature et dans la société.Murray Bookchin développe une vive critique de l’écologie profonde à qui il reproche sa misanthropie, lorsqu’elle accuse une « espèce » humaine mythique sans classe d’être responsable des bouleversements environnementaux et non pas une société rapace et ses riches bénéficiaires, détournant ainsi l’attention publique des origines sociales des problèmes écologiques. L’écologie sociale considère que « la société est un fait naturel qui trouve son origine dans la biologie de la socialisation humaine ». La reproduction et les soins familiaux demeurent les « bases biologiques permanentes » de toute forme de vie sociale, indépendamment des hiérarchies, des classes, des formations étatiques. Les « associations humaines », notamment celle des parents et des enfants, nettement plus longue que chez toutes les autres espèces, favorisent une « plasticité d’esprit qui produit des individus créatifs et des groupes sociaux toujours plus performateurs ». Ceux-ci créent une « seconde nature » qui incarne une tradition culturelle, et disposent d’un langage complexe, de pouvoirs conceptuels élaborés, d’une capacité impressionnante à restructurer leur environnement en fonction de leurs besoins propres. L’intellectualité humaine a une base naturelle profonde, ce qui contredit la simplicité du dualisme et conforte au contraire l’idée d’une interrelation de la nature avec la société. Les êtres humains incarnent la créativité de la nature.
La pensée écologique actuelle, comme le libéralisme, le marxisme et le conservatisme, partagent « la croyance historique que la « domination de la nature » exige la domination de l’homme par l’homme. L’écologie sociale doit révéler les facteurs qui ont fait que de nombreux êtres humains sont des parasites du monde vivant plutôt que des partenaires actifs dans l’évolution organique, afin de rendre les développements naturel et social cohérents entre eux. « Tout ce qui a conduit les être humains à devenir des « étrangers » dans la nature relève de changements sociaux qui ont également conduit de nombreux êtres humains à devenir des « étrangers » dans leur propre monde social. » « Tant que la société ne sera pas récupérée par une humanité indivise qui utilisera sa sagesse collective, ses réalisations culturelles, ses innovations technologiques, ses connaissances scientifiques et sa créativité innée pour son propre bénéfice et celui du monde naturel, tous les problèmes écologiques continueront à trouver leurs racines dans les problèmes sociaux. »

La représentation d’une économie forgée dans le creuset de la nature, faite de nécessité et dont les ressources seraient insuffisantes pour subvenir aux « besoins illimités » de l’humanité, et ses implications sociales élèvent l’ « homme » à la « vocation morale » de gouverner un univers ordonné, comme par une « justification cosmique de la domination ». Murray Bookchin propose de « construire un pont » entre les notions de nécessité et de liberté, pour résoudre le conflit qui les sépare. Aux côtés des pensées déductive et inductive, il fait appel à l’éduction, « opération intellectuelle qui fait émerger une conclusion logique de l’intérieur du raisonnement lui-même », dévoilement d’une latence déjà en germe mais pas encore visible. Il reproche aux écologues de n’utiliser que le mode de raisonnement analytique et classificatoire, « appropriés pour l’assemblage des moteurs automobiles » mais « terriblement inadéquat pour déterminer les phases qui constituent un processus, chacune ayant sa propre intégrité tout en faisant partie d’un continuum en perpétuel développement ».

La diversité d’une éco-communauté peut être source de liberté, d’un point de vue évolutionnaire. Il soutient l’idée d’une « évolution participative » qui ne serait pas un processus passif soumis au hasard mais un processus dans lequel les espèces joueraient un rôle actif pour leur propre survie. Il précise cette conception, en la situant par rapport à celle de Darwin qui isole les espèces de leur environnement, et « l’évolution créatrice » de Bergson notamment, avec son élan vital semi-mystique. Il en tire une « éthique écologique de la liberté », comme « désir de réflexivité, d’autogouvernement » et processus créatif et actif qui « résiste aux impératifs moraux d’une définition rigide et d’un jargon biaisé par des considération » temporelles », avec un « horizon en expansion permanente », associée à « une politique de la participation, une politique qui encourage l’empuissantement des êtres plutôt que l’empuissantement de l’État ».

Il s’en prend au tabou du « domaine de la nature en tant que terrain pour la liberté » du fait des interprétations antérieures, mystique, romantique ou unificatrice, qui ont asservi la raison à l’intuition. Il défend la dialectique comme « logique d’évolution qui va de l’abstraction vers la différenciation » en essayant de faire émerger le développement des phénomènes depuis leur niveau d’ « homogénéité » abstraite, contre la théorie des systèmes, « logique de régression qui va de la différenciation vers l’abstraction » nécessaire à toute symbolisation mathématique. Il s’agirait d’ « écologiser la dialectique » en introduisant l’évolution dans les théories philosophiques d’Aristote et d’Hegel qui voyaient la nature comme une Scala naturae, une échelle des « Êtres », qui devra être remplacé par un « continuum richement médié ». La « seconde nature » est le développement d’une culture uniquement humaine, avec une grande variété de communautés humaines institutionnalisées, des techniques humaines effectives, des langages hautement symboliques et des sources d’alimentation soigneusement gérées ». La dialectique explique « comment le flux organique qui passe de la première à la seconde nature est une reformulation de la réalité biologique au sein de la réalité sociale ». « Une humanité qui échoue à voir qu’elle est potentiellement la nature rendue consciente d’elle-même et autoréflexive se sépare de fait de la nature, aussi bien moralement qu’intellectuellement. »

Il passe en revue quelque grands utopistes caractérisés par leur sensualité et leur adoration du désir et du plaisir :

  • Rabelais dont l’abbaye de Thélème n’avait pas de murs pour la contenir, ni de règles pour la réglementer, et n’acceptait aucun voeu de chasteté, de pauvreté ou d’obéissance.
  • Diderot avec Jacques le Fataliste.
  • Le marquis de Sade qui émancipait la passion des contraintes imposées par les conventions et la morale chrétienne. « Le libertinage devient libertaire quand il ouvre les répressions les plus intériorisées de la psyché à la lumière de la raison et de la passion, aussi minuscules et égocentriques soient-elles en apparence. »
  • Fourrier qu’il considère comme « le penseur utopiste le plus libertaire, le plus original et certainement le plus pertinent de son temps » pour avoir rejeté tous les aspects du monde social : son économie, sa moralité, sa sexualité, sa structure familiale, son système éducatif, ses normes culturelles et ses relations personnelles.
  • Robert Owen et William Morris.

Murray Bookchin décrit ensuite une société écologique avec des institutions libertaires, « institutions peuplées », « structurées autour de relations directes, en face à face, protoplasmiques, et non autour de relations représentatives, anonymes et mécaniques », fondées sur la liberté de participation de l’individu et non la contrainte ou même la nécessité. Il insiste sur le soucis de distinction claire entre la formulation de la politique et sa mise en œuvre administrative. Une démocratie directe est une démocratie directe et de face-à-face, la forme la plus avancée de l’action directe. Le changement du culture, la suppression des institutions incarnant la domination sociale, doit être concomitant des efforts pour « faire disparaître l’orientation hiérarchique de notre psyché ». Une société écologique est fondée sur l’usufruit, la complémentarité et le minimum irréductible. Elle doit reconnaître l’existence d’une humanité universelle ainsi que les revendications de l’individualité, et admettre que la société et la nature ne sont fondamentalement pas antithétiques. La commune, librement créée, à l’échelle humaine et intime dans ses relations consciemment cultivées, sera la base d’un réseau de fédérations.

Il prône une « éthique de la complémentarité », distinguant le libertaire et l’autoritaire. Sa définition du terme « libertaire » est guidée par sa description de l’écosystème : « l’image d’une unité dans la diversité, de la spontanéité et des relations complémentaires, libres de toute hiérarchie et domination ». « Autoritaire » renvoie à la hiérarchie et la domination comme guides sociaux.
Il consacre quelques paragraphes passionnants à des découvertes en astrophysiques qui ouvrent des perspectives et confortent ses intuitions. L’univers entier, et non plus une ou quelques planètes, pourrait être « le berceau de la vie ». Le Big-bang ne serait pas accidentel mais le signe d’une forme de « respiration » cosmique. « Le mutualisme, et non la prédation, aurait été le principe directeur de l’évolution vers des formes de vie aérobies éminemment complexes, devenues courantes aujourd’hui. » La vie fabriquerait son propre environnement. Les anomalies terrestres qui s’écartent considérablement des valeurs obtenues par interpolation entre Mars et Venus, ne s’expliqueraient pas seulement par le hasard mais se seraient maintenues activement pendant de très longues périodes pour favoriser la plupart des espèces d’organismes. Ainsi, le mutualisme, la liberté et la subjectivité apparaissent en germe dans des processus cosmiques et organiques plus vastes que les valeurs et les préoccupations humaines.

Exploration philosophique du concept d’écologie sociale, articulant sociétés humaines et milieux naturels, dont la densité provoquera, n’en doutons pas, une intense effervescence intellectuelle.

Cette recension d’ouvrage est publiée avec l’aimable autorisation de Ernest London – https://bibliothequefahrenheit.blogspot.com


Tags
Afficher plus

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Bouton retour en haut de la page