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Livre : La société désobéissante, de Matt Little

Compte-rendu de The Disobedient Society de Mat Little, New Compass Press, 2019

C’est un très beau petit livre (190 pages tout de même) que nous présentent nos amis norvégiens des éditions New Compass (nouvelle boussole) Press, dans la droite ligne de leur site d’information newcompass.net

Dans the disobedient society (la société désobéissante, non encore traduit en Français), Mat Little, l’auteur, questionne la question de l’obéissance dans nos sociétés ; car, en dépit de nos réticences et mobilisations récurrentes, il est peu de dire que nous faisons preuve à l’égard d’un système économique capitaliste que nous considérons à peu prêt tous comme non viable, d’une obéissance étonnante.

Pour essayer de comprendre ce point, et éventuellement nous aider à sortir de cette apathie que la pensée républicaine classique 1 aurait qualifié d’esclavage, Mat Little revient très utilement et longuement sur «l’expérience des décharges électriques » de Stanley Milgram, dont nous avons tous entendu parler.

Cette expérience, menée par le psychologue social états-unien Stanley Milgram non loin du campus de Yale à l’été 1961, a mis en évidence que deux-tiers des individus lambda volontaires (pour participer à une «recherche scientifique »), quand ils y étaient sollicités par une personne compétente et faisant autorité, étaient prêts à infliger à un étranger innocent des chocs électriques répétés, y compris potentiellement fatals. Une attitude qui s’explique selon Milgram par le fait que les volontaires s’étaient placés dans une situation d’ «agent d’une autorité », c’est-à-dire dans une situation sociale ou nous devons appliquer les consignes d’une personne d’un « statut social » supérieur au nôtre (dans l’expérience de Milgram, le professeur/chercheur). 

Dans ce type de situation, met en évidence Stanley Milgram, l’obligation morale que nous ressentons à remplir notre engagement initial l’emporte sur notre lucidité quant au contenu de ce qu’il nous est demandé de faire.

Le point décisif de l’expérience, insiste Mat Little, est que l’obéissance est d’autant plus forte qu’elle résulte d’un libre choix initial, d’un libre engagement, car c’est ce qui créé l’obligation morale.

En mettant en relation une pluralité d’évènements historiques et de pensées avec l’analyse détaillée de l’expérience de Milgram et d’autres expériences ultérieures l’ayant approfondie, Mat Little met en évidence un certain nombre de phénomènes très instructifs relativement à l’obéissance, parmi lesquels : 

1) 3 milliards de salariés de par le monde : une société obéissante ? 

L’expérience de Milgram doit nous faire réfléchir sur la tendance actuelle à la généralisation du travail salarié de par le monde (entre 1980 et 2000, le nombre de salariés a doublé dans le monde, pour atteindre quasiment 3 milliards) ; en effet, c’est bien « librement », par la signature du contrat de travail, que l’on entre dans la situation de subordination propre au salariat. 

Cette expansion considérable du salariat est à mettre en relation avec la dénonciation généralisée au XIXe siècle, au moment même ou il se développe très rapidement avec la révolution industrielle, du salariat comme forme d’esclavage, sous l’impulsion de Marx, des socialistes mais également de non-socialistes ; une dénonciation, nous rappelle Mat Little, qui avait beaucoup à voir avec la tradition politique du républicanisme classique, très ancrée dans les mentalités à l’époque, pour laquelle un individu n’est pas libre s’il est soumis à la volonté d’un autre. C’est la liberté vue comme non-domination, comme réciprocité (je ne suis libre que si et seulement si je ne suis dominé par personne et que moi-même je ne domine personne), par opposition à la liberté comme garantie des jouissances propre au libéralisme. Mat Little fait sur cette base le pari d’une remise en cause profonde du salariat dans nos sociétés au fur et à mesure de la progression de ce XXI e siècle.

L’un des enseignements les plus forts à tirer de l’expérience de Milgram est qu’en situation de rébellion d’un pair (un acteur, jouant le rôle d’un professeur adjoint, refusant d’appuyer sur le bouton de la décharge électrique), l’obéissance tombe à 10% des sujets. « L’individu est faible dans son opposition solitaire à l’autorité mais le groupe est fort », analyse Milgram.

2) L’obéissance est-elle naturelle ? 

C’est la question que Mat Little se pose et pose dans le chapitre 2 de son ouvrage. Il y répond par la négative, en mobilisant la vision de l’écologie sociale de Murray Bookchin, dont l’un des fondements est que la destruction de l’environnement est la conséquence de la violence des rapports sociaux et des rapports de hiérarchie en général.

Lutter contre toutes les hiérarchies, c’est, pour ce courant de pensée, oeuvrer, en même temps que pour la libération de tous les groupes ou individus oppressés, pour une société véritablement écologique. En reprenant les analyses de Bookchin ou encore d’Ocalan, Mat Little met en avant le fait que les sociétés humaines sont loin d’avoir toujours été des sociétés hiérarchiques ; elles ont au contraire pendant longtemps été égalitaires et fondées sur l’entraide et la coopération.

Les inégalités et les oppressions constituent en réalité des développements culturels, il est important de le comprendre ; seulement, analyse Mat Little, nous avons intégré au plus profond de nous-mêmes ces habitudes hiérarchiques de coercition et d’obéissance. L’expérience de Milgram, souligne-t-il, met en évidence le fait que ne pas obéir au professeur est perçu comme une transgression morale ; une transgression qu’un tiers des volontaires seulement se permet d’assumer, en prenant un certain risque et en sortant de leur « confort ».

3) Une histoire de l’émancipation : les formes de la liberté

Milgram pensait que l’obéissance était naturelle à l’être humain. C’est nier l’Histoire, selon Mat Little, car comment expliquer alors l’apparition de ces structures politiques récurrentes que sont les assemblées, ou conseils remettant en cause la domination de quelques uns ainsi que les hiérarchies : des sections parisiennes (assemblées de quartier) de la révolution française aux soviets de 1917 (les assemblées du peuple, éliminées par les bolchéviks assez rapidement) en Russie, en passant par les Räte en Allemagne en 1918, les assemblées communales confédérées de l’Espagne anarchiste ou encore plus récemment le système du «confédéralisme démocratique » mis en place autour de la région du nord de la Syrie appelée Rojava, sur l’histoire duquel l’auteur s’attarde, à profit.

En s’appuyant beaucoup sur les écrits d’Hanna Arendt, Mat Little montre que l’écologie sociale, le confédéralisme démocratique et la pensée républicaine classique ont en commun, à l’inverse de la pensée libérale dominante, d’attacher une importance extrême aux formes de la liberté, par le partage du pouvoir politique entre tout un chacun, par le biais de la discussion et de la délibération. Et en y attachant de l’importance, ces pensées parviennent à traduire en actes, dans un dialogue constant avec la réalité, l’exigence d’une liberté et d’une égalité réelles appelées à remettre en cause un certain nombre d’ancrages culturels – tels l’obéissance – définitivement non émancipateurs. 

Notes :
  1. La pensée républicaine classique n’a rien à voir avec la pensée du parti des Républicains au Etats-Unis. Au contraire, elle découle de la conception de la République chez Platon ou Aristote, comme chose de tous, chose publique et a été renouvelée par les cités italiennes de la renaissance. La caractérisaient l’importance cruciale de l’égalité (participation de tous à la décision politique, limitation des écarts de revenus) et la liberté conçue comme réciprocité, non-domination et capacité à participer à la prise de décision commune. En France, la pensée républicaine classique s’est transmise par l’intermédiaire notamment de Rousseau. Le jacobinisme montagnard (à l’image de Robespierre et de son économie politique populaire) comme le jacobinisme radical des sections (assemblées de quartier) marseillaises de 1793 s’inscrivent tous deux dans le républicanisme de droit naturel de la révolution française.[]
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