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« Interêts et limites de l’écologie sociale selon Murray Bookchin »

par Philippe Pelletier

Murray Bookchin (1921-2006) est connu pour être le théoricien de l’écologie sociale, laquelle place au centre de son approche la relation entre le social et l’écologique. Mais combiner un adjectif, celui de « social », qui renvoie implicitement au « socialisme », et un terme qui désigne une discipline savante, à savoir l’« écologie », soulève plusieurs problèmes : notamment celui du rapport entre science et projet politique. N’y aurait-il pas un risque de scientisme, ou bien l’écologie ne désignerait-elle pas autre chose ?

Le choix de Bookchin, historiquement daté, s’explique par la période et le contexte où il a été fait. Il révèle malgré lui les contradictions entre une utopie sociale et un capitalisme vert soucieux de ne pas scier la branche écologique sur laquelle sont assis ses profits.

Vers l’écologie avec Josef Weber

Murray Bookchin s’empare du concept d’« écologie sociale » aux États-Unis alors qu’il tente de s’extraire du marxisme au cours des années 1960. Engagé à l’âge de neuf ans (1930) dans les Young Pioneers, l’équivalent américain des Jeunesses communistes, il a rejoint à dix-huit ans (1939) le Socialist Workers Party, le principal parti trotskiste des États-Unis, après avoir tiré le bilan de la Révolution espagnole et du Pacte germano-soviétique. Son expérience de métallurgiste et la fin tronquée de la grande grève chez General Motors (1946-1948) le poussent à remettre « en question le travailleur industriel comme agent révolutionnaire et vecteur du changement social » (Gerber 2013, p. 29).

À partir de 1947, il se rapproche de Josef Weber (1901-1959), un personnage dont les biographes et Janet Biehl, la compagne de Bookchin, s’accordent à dire qu’il a occupé une place idéologique et psychique très importante chez lui (Biehl 2008, Van der Linden 2001). Bookchin lui dédie d’ailleurs l’un de ses livres les plus influents, Post-Scarcity anarchism (1971, éd. fr. 1976).

Weber, qui se détache du trotskisme en 1946, est l’un des animateurs de la revue Contemporary Issues (1948) et l’un des promoteurs de la « thèse de la rétrogradation » (Retrogression thesis). Selon celle-ci, « lors du dernier stade de l’impérialisme, l’économie, la politique et le reste de la société bourgeoise se développent en arrière [develop backward] d’une façon particulière » (Weber 1944). Cette thèse est avancée un an avant l’holocauste atomique de Hiroshima-Nagasaki (1945), donc avant la vision nihiliste de l’École de Francfort et de Gunther Anders qui y voient la fin du monde, et cinq avant la lutte contre le « sous-développement » annoncée par le président états-unien Truman lors de son discours d’investiture (1949). Elle est à la foi osée, prophétique et trompeuse.

Osée puisqu’elle est à contre-courant des discours dominants tant libéraux que marxistes qui raisonnent encore en termes de « progrès », prophétique en ce qu’elle annonce les discours actuels sur « l’effondrement » (Jared Diamond, Paul Ehrlich, les collapsologues), trompeuse car, depuis le demi-siècle où elle a été avancée, la bourgeoisie se porte très bien. Bookchin ne fera d’ailleurs jamais complètement sienne cette théorie de la rétrogradation et se méfie de l’arrière-plan spenglérien, décadentiste, que l’on trouve aussi chez quelqu’un qu’il a également beaucoup lu, Lewis Mumford (1895-1990) (Biehl 2011). Mais il est néanmoins influencé par son substrat idéologique.

Lui et Josef Weber lisent en effet avec avidité deux ouvrages parus en 1948 : Our Plundered Planet de Henry Fairfield Osborn Jr (1887-1969) et Road to Survival de William Vogt (1902-1968) 1. « Les livres d’Osborn et de Vogt ont fasciné Murray » insiste Janet Biehl (Biehl 2008, p. 10). En 1950, Josef Weber reprend leurs idées qui confortent la « thèse de la rétrogradation ». Il déplore « l’exhaustion sans répit des sols agricoles, la spoliation des forêts, les étiages altérés, le cours des rivières, la quantité et l’effet des précipitations, l’extermination de la faune d’un côté et le surpâturage par des troupeaux domestiques de l’autre, tout ce qui dénude le pays de sa protection naturelle contre les flots et les vents, ladite érosion ou le “land cancer“, toute cette étendue évoquée par les pleurs de Cassandre venant des “experts“ » (Weber 1950, § 7).

Que Josef Weber, encore marxiste, s’intéresse aux sols et à l’agriculture n’est pas surprenant, puisque c’est l’un des rares domaines où Marx parle d’environnement. Dans Le Capital, Marx pointe en effet comment « chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité » (Le Capital, vol. I, chap. XV, partie X).

Pour étayer son argumentaire, il s’appuie sur les travaux de Justus von Liebig (1803-1873), cité à plusieurs reprises, affirmant que l’agriculture moderne ruine les possibilités de retour à la terre des éléments nutritifs, donc le renouvellement de la fertilité. Mais Marx ainsi que Weber qui l’évoque lui aussi oublient quel est ce personnage : un baron allemand anti-républicain, un chimiste, mais aussi un homme d’affaires avisé qui veut vendre ses engrais chimiques et ses productions agro-alimentaires basées sur des extraits de viande, qui a donc intérêt à dénoncer le caractère irrémédiable de l’appauvrissement des sols.

Bien que le mot d’écologie ne soit jamais cité dans cet article de Weber, on y trouve déjà, en 1950, tous les tropes du discours écologiste catastrophiste contemporain sur la forme (litanie qui édulcore les rapports de causalité) comme sur le fond (les sols, les forêts, les eaux, les experts qui sont moqués mais dont les propos sont quand même utilisés) déjà utilisé par Osborn et Vogt. Lorsque Murray Bookchin se réfèrera plus tard à ce texte de Weber, il l’englobera bien dans une approche explicitement « écologique » 2.

Depuis le début des années 1960, il est préoccupé par la question de la chimie concernant les sols et les aliments, comme il l’explique lui-même à propos de la genèse de son premier livre Our Synthetic environment publié en 1962 sous le pseudonyme de Lewis Herber 3. Son intérêt, dit-il, remonte à la lecture d’un rapport de 1950-1952 destiné au Congrès américain et dirigé par James L. Delaney. Il s’est également appuyé sur les travaux de plusieurs auteurs, qu’il cite : Alexis Carrel, personnage pour le moins sulfureux, William A. Albrecht, Charles S. Elton (que l’on reverra plus loin), Hans Selye, Lewis Mumford ou Francis Ray.

Il n’est alors pas le seul à s’intéresser à la question. La crise du Dust Bowl (1928-1942), qui a ravagé les grandes plaines américaines au cours des années 1930, a provoqué une crise de conscience chez les agriculteurs, les décideurs et le public américains sur les pratiques agricoles ou l’environnement (sécheresse, érosion…), mais aussi une intégration accrue des écologues en tant qu’experts patentés, le plus connu étant Frederic E. Clements (1874-1945), financé par la Fondation Carnegie (et que l’on reverra lui aussi plus loin). Cela ne va pas sans querelles scientifiques sur l’interprétation du phénomène et les solutions à fournir.

L’impact des livres d’Osborn et de Vogt

Les deux livres d’Osborn et de Vogt « prophétisent une catastrophe mondiale à venir » (Mahrane et al. 2012, p. 129). « Retentissants », ils fonctionnent comme une « alerte », annonçant « une menace sur la survie de l’humanité tout entière. Osborn parle de “crise finale“ de la civilisation et Vogt d’un imminent “jour du Jugement écologique“ dernier » (ib.). Prolongeant l’angoisse de la guerre, de la disette et du drame de Hiroshima, Osborn évoque « une autre guerre mondiale, qui dure toujours, (…) celle de l’homme contre la nature » (Osborn 1948, « Introduction »).

Le livre d’Osborn est réimprimé huit fois et traduit en treize langues. Ce succès relativise l’assertion de Pierre Rabhi selon laquelle il lui aurait été « réservé » une « fin de non recevoir » (Rabhi, « Préface à la présente édition », Osborn rééd. 2008, p. IV). Le livre de Vogt est traduit en neuf langues. Une version condensée est publiée par le Readers’ Digest, et traduit en onze langues. Avant le Silent Spring (Printemps silencieux) de Rachel Carson (1962), c’est le best-seller environnemental de tous les temps, avec près de trente millions d’exemplaires vendus de par le monde.

Zoologue de formation, Henry Fairfield Osborn Jr fait sa carrière au sein de l’administration de la Société zoologique de New York (NYZS, New York Zoological Society). Cette société a été fondée par son père Henry Osborn, George Bird Grinnell et Theodore Roosevelt, également co-fondateurs du Boone and Crocket Club, club huppé de protection de la nature. Il en devient le président après la guerre.

En est issue la Conservation Foundation (1948-1961), ancêtre du WWF, dont il est nommé le premier président. Son conseil consultatif comporte plusieurs savants (Charles S. Elton, G. E . Hutchinson, Aldo Leopod, Paul Sears, Carl Sauer…), qui assurent de facto la transition entre les anciennes générations d’écologues et les futurs écologistes qui bénéficieront de son aide (Rachel Carson, Paul Ehrlich, Barry Commoner…). Osborn Jr sert également d’expert auprès de diverses instances du gouvernement fédéral américain.

Outre les fonds personnels, hérités de la fortune familiale (son grand-père était un magnat des chemins de fer américains), la Conservation Foundation, qui a pour objectif de lutter contre la destruction de l’environnement, s’appuie sur les confortables revenus générés par la NYZS qui gère notamment le lucratif zoo du Bronx 4. Elle dispose également du soutien de Laurance Rockfeller (1910-2004), membre éminent de la troisième génération des magnats Rockfeller, qui preside le New York Stock Exchange, hérité de son grand-père, et le comité exécutif de la NYZS.

Osborn rappelle que « l’homme » est une « nouvelle force géologique », un propos que tenaient déjà un siècle auparavant George Perkins Marsh (1801-1882) ou Élisée Reclus (1830-1905). Il cite les écologues (Raymond Pearl, Vladimir Vernadski, Aldo Leopold), mais privilégie les philosophes vitalistes (Bergson, Whitehead). Il est inquiet pour le monde et pour les États-Unis qui ont « des responsabilités mondiales », car c’est « le pays de la grande illusion, “le pays qui peut à lui seul nourrir le monde“ » (Osborn 2008, p. 197 et 175). Il enchaîne sur la défense de la « nature américaine » (sic), la nécessité de la protéger, de multiplier parcs et zones de conservation. S’y ajoute une menace à peine subliminale : « Si l’Amérique laisse continuer l’épuisement de tous les éléments naturels (…) n’importe quel autre credo politique ou social [qui] vaudrait tout aussi bien pour elle » (ib., p. 144). Autrement dit, une gestion habile des ressources et de la nature évitera de faire basculer les États-Unis dans le communisme.

William Vogt est nommé secrétaire de la Conservation Foundation par Fairfield Osborn. Son livre est beaucoup plus brutal. Pour André Pichot, « il s’agit d’une description apocalyptique de la situation écologique (…), doublée d’une description non moins apocalyptique de la surpopulation. En protégeant les faibles et en les maintenant en vie, la société et la médecine multiplient la population au-delà de ce que la Terre, déjà écologiquement sinistrée, peut nourrir » (Pichot 2010, p. 283).

Selon Vogt, « une guerre bactériologique à grande échelle serait un moyen efficace, si elle était énergiquement menée, de rendre à la terre ses forêts et ses pâturages. (…) Nous entretenons les vieillards, les incurables, les fous, les pauvres, et ceux que l’on pourrait appeler les ignorants écologiques, éleveurs et bergers subventionnés par exemple. Ces derniers, qui abîment et détruisent les herbages, activent les effets de l’érosion, contribuent aux inondations, sont plus coûteux que les pauvres. (…) Nous autres, Américains, qui formons la nation la plus riche, sommes naturellement la victime numéro un. (…) Nous sommes en mesure de marchander. Nous devrions subordonner notre aide à l’établissement de programmes nationaux destinés à stabiliser la population par une action volontaire des peuples » (Vogt 1950, p. 85, 184-185, 261, 264).

Le préfacier du livre de Vogt est Bernard Mannes Baruch (1870-1965), influent conseiller de Woodrow Wilson, notamment au sein du War Industries Board, et surtout de F. D. Roosevelt. Baruch est partisan d’un interventionnisme étatique important, mais également un homme d’affaires avisé connu comme « le loup solitaire de Wall Street » où il fait fortune grâce à la spéculation dans le marché du sucre.

C’est donc en bon connaisseur de l’économie américaine qu’il introduit le livre de l’ornithologue Vogt : « Grâce à la grande abondance des ressources de la terre nous avons pu en bénéficier. Mais, maintenant, sur la plus grande partie du globe, nous faisons face à une sérieuse déplétion du “capital ressource“. Plus d’un pays est déjà en banqueroute ». Le programme de Baruch-Vogt, exposé en 1948, est clair : gérons mieux les ressources, l’Amérique le fera pour elle-même tandis qu’elle va aussi « aider » les autres pays.

L’enjeu de l’écologie après 1945

La publication des livres de Vogt et de Osborn, qui ont tant fasciné Josef Weber et Murray Bookchin, arrive à un moment où les États-Unis s’affirment comme la principale puissance de la planète, en confrontation avec le bloc communiste et, bientôt, le tiers-monde. Pour les dirigeants du bloc occidental, il s’agit de convaincre les masses, à peine sorties de la Deuxième guerre mondiale, des vertus du consumérisme rendu possible par le capitalisme fordiste qui provoqué l’émergence d’un prolétariat solvable et d’une classe moyenne, ce que la vulgate marxiste n’avait d’ailleurs pas prévue. Le but est de promouvoir un développement économique tout azimut, conformément à la doctrine de Truman.

Il faut alors s’assurer les débouchés (contrôle des marchés, plan Marshall, alliances géopolitiques), mais aussi maîtriser les ressources (énergie et matière première) selon un impérialisme qui ne suivrait plus le modèle colonial européen ou japonais. Il faut donc envisager la nature, sa gestion, sa protection ou sa conservation, d’une autre façon : plus rationnelle, moins suicidaire. L’écologie s’affirme alors comme la science la mieux disposée à suivre la nouvelle feuille de route.

Le mot est à la mode. Le congrès de l’Association des Géographes Américains vient d’affirmer, en 1922, que, finalement, « la géographie est une écologie humaine (human ecology) » (Déclaration Barrows). Les sociologues, en particulier ceux de l’École dite de Chicago, appliquent ce programme en promouvant non pas « l’écologie urbaine », expression forgée postérieurement par des commentateurs, mais « l’écologie humaine » en se centrant sur la ville (d’où la confusion). Ils estiment en effet que l’urbain peut désormais être considéré comme le nouvel habitat naturel de l’être humain et que, par conséquent, il doit être étudié avec les méthodes et le vocabulaire de l’écologie savante.

Bien que Robert Ezra Park (1864-1944), qui se réfère à la Déclaration Barrows, reste souvent sur le registre de la métaphore, son élève Roderick Duncan McKenzie (1825-1940) prend ce programme intellectuel au premier degré. Selon lui, « l’écologie humaine » étudie « les relations spatiales et temporelles des êtres humains en tant qu’affectées par des facteurs de sélection, de distribution et d’adaptation à l’environnement », ces « rapports spatiaux entre êtres humains » étant « déterminés par la compétition et la sélection, évoluant constamment avec l’entrée en jeu de nouveaux facteurs perturbant les relations de compétition ou facilitant la mobilité » (McKenzie 1925). Une telle approche (compétition, sélection) est clairement social-darwinienne.

En août 1949, deux conférences internationales, prémisses de la gouvernance environnementaliste mondiale, sont organisées à Lake Success (État de New York). L’une, intitulée Conférence technique internationale pour la protection de la nature, se déroule en même temps et au même endroit que l’autre, la Conférence scientifique des Nations unies sur l’utilisation et la conservation des ressources naturelles (UN Scientific Conference on the Conservation and Utilization of Resources).

L’un de leurs principaux pilotes est le biologiste britannique Sir Julian Sorell Huxley (1887-1975), futur co-fondateur du WWF (1961). Secrétaire de la Société zoologique de Londres (1935-1942), il est également un théoricien et un partisan de l’eugénisme. Il travaille avec le biologiste Edmund Brisco Ford (1901-1988), qui fondera la « génétique écologique » (1964), et avec le zoologue britannique Charles S. Elton (1900-1991).

Elton est un social-darwinien et un eugéniste convaincu. Sa recherche, fortement inspirée par les idées d’Alexander Carr-Saunders (1886-1966) sur la surpopulation humaine et l’eugénisme (The Population Problem, 1922), débouche sur la conceptualisation des « espèces invasives ». Selon sa préface de The Ecology of invasions by animals (1958), « ce ne sont pas seulement des bombes atomiques et la guerre qui nous menacent. Il y a d’autres sortes d’explosions, et ce livre est consacré aux explosions centrées presque entièrement sur les envahisseurs (invaders) notoires comme le cryphonectria parasitica ».

Devenu le premier directeur général de l’Unesco, fondée le 16 novembre 1945, Julian Huxley met la priorité sur la préservation de la nature dans une perspective radicalement malthusienne. S’il y a davantage d’aires protégées pour la faune et la flore avec interdiction à l’homme d’y séjourner, il y a en effet moins de place pour les populations humaines. En 1948, sous l’égide de l’Unesco, la conférence de Fontainebleau fonde l’Union internationale de protection de la nature (UIPN), réussissant là où le congrès international de Paris (1913) n’avait pas donné grand chose.

La Conférence technique de Lake Success rassemble 530 représentants venus de 49 pays (l’Union soviétique n’est pas représentée). La Conférence scientifique rassemble 706 experts venus d’une cinquantaine de pays. Parmi les personnalités connues figurent Henry Fairfield Osborn Jr. et le géologue Marion King Hubbert (1903-1989), le futur théoricien du pic pétrolier. Le ministre canadien chargé des mines et des ressources ainsi que le ministre de l’Intérieur des États-Unis, qui a travaillé comme ingénieur pour la Tennessee Valley Authority, sont également là.

L’une des problématiques essentielles de la Conférence scientifique concerne l’exhaustion des ressources mondiales, concentrée autour de six domaines (terre, eau, forêts, vie sauvage, pétrole, énergie et minerais). Aussi bien sur les sujets que sur les alternatives, on y trouve déjà la liste des idées actuelles : énergie solaire et éolienne, isolation des bâtiments, protection des sols et lutte contre les inondations, avertissement contre la déforestation et la consommation excessive de viande 5. D’autres experts annoncent en revanche que les quantités d’hydrocarbures seront suffisantes pour les siècles à venir.

C’est la première conférence internationale d’envergure qui réunit des scientifiques et des décideurs politiques. Au-delà de la dimension rhétorique, un nouvel agenda planétaire se met ainsi en place, qui se concrétisera plus tard lorsque le contexte sera différent.

Gutkind et l’écologie sociale

Quand il décide de promouvoir le concept d’« écologie sociale », Bookchin n’est pas encore anarchiste et connaît mal les fondamentaux de la théorie anarchiste. Il se tourne plutôt vers des auteurs non-conformistes, notamment Lewis Mumford et Erwin Anton Gutkind (1886-1968). Le premier, s’il cite parfois Kropotkine, mais jamais Élisée Reclus, se situe plutôt sur une posture critique de la civilisation moderne et de l’industrie, avec des accents proches des courants catastrophistes. Il a soutenu l’administration démocrate américaine et son entrée en guerre.

Quant au second, il s’agit d’un urbaniste d’origine allemande, membre du courant artistique du Bauhaus (Walter Gropius, Bruno Taut, Mies van der Rohe, etc.). Fuyant le nazisme (1933), il s’est réfugié à Londres, puis à Philadelphie (1956). Apparaissant comme un technicien critique, avec un fond humaniste, il échange notamment avec Karl Mannheim (1893-1947), en 1942, et Lewis Mumford, en 1955. Il est l’architecte de plusieurs bâtiments et l’auteur d’une dizaine de livres qui, dès 1946, mettent clairement l’accent sur l’environnement. C’est lui, le premier, à parler d’« écologie sociale ».

Selon lui « l’interaction de l’homme et de la Nature en général, et en particulier de l’homme avec son environnement, forme la base de la recherche sociale », tandis que « le but de l’écologie sociale vise, en tous les cas, la totalité (wholeness), et non une simple addition de détails innombrables collectés au hasard et interprétés de façon subjective et insuffisante » (Gutkind, 1953, p. 5 et xii).

Son livre Community and environment, a discourse on social ecology est publié à Londres en 1953, non traduit en français contrairement à son ouvrage le plus connu, Le Crépuscule des villes (1966, éd. or. The Twilight of cities). Il est préfacé par Martin Buber (1878-1965), penseur caractéristique d’un anarchisme mystique et communautaire qui soutient le mouvement des kibboutzim, et dont la grille d’analyse s’appuie notamment sur la distinction proposée par le sociologue allemand Ferdinand Tönnies (1855-1936) entre la Gemeinschaft, la société organique, et la Gesellschaft, la société artificielle (1887).

Gutkind, qui se réfère à plusieurs autres auteurs comme Alfred N. Whitehead, Goethe, Darwin ou Aldous Huxley, considère la société comme une sorte d’organisme à l’image des écosystèmes, reprenant ainsi la naturalisation du social promue par l’écologie humaine de l’École de Chicago. Il s’oppose en revanche au malthusianisme proposé par Vogt, non pas pour l’importance de la problématique liée au rapport entre ressources et population, mais pour la brutalité de ses solutions. Il évoque la critique acerbe que la géographe britannique Eva G. R. Taylor (1879-1966) a faite du livre de Vogt en 1949, pointant une approche « exagérée et inconsistante », via le retour d’un malthusianisme borné, qui « ne tient aucun compte (disregard) des valeurs humaines », ce que Gutkind reprend à son compte en parlant de « non-sens nuisible » (harmful nonsense) (ib., p. 46-47).

C’est d’ailleurs à partir de cette critique qu’il développe ce qu’il entend par écologie sociale : la nécessité de combiner sociologie et écologie pour étudier « l’habitat humain » (ib., p. 45-50). « L’homme et l’environnement sont un, et la compréhension de leur unité (oneness) ne peut pas être atteinte par l’étude de questions individuelles non reliées » (ib., p. 79). Autrement dit, « l’étude propre de l’écologie sociale est donc d’abord l’être humain (man) lui même ; ensuite l’homme et le groupe ; et l’homme et l’environnement, non pas considérés en compartiments étanches, mais toujours reliés l’un et l’autre dans chaque aspect de leur essence et de leur existence (ib., p. 9). Selon Gutkind, « la face de la terre a été changée sur de vastes parties du monde et une “seconde nature faite par l’homme“ s’est superposée à la structure originale » (ib., p. 27). Le lecteur familier de Bookchin reconnaîtra aisément tout ce qui l’a ici inspiré.

Sur le plan scientifique, Gutkind évoque les trois principes de l’« écologie animale » qui pourrait être utile à l’« écologie sociale » : les « gradients de l’environnement », la « succession écologique » et les « communautés à différents moments » (ib., p. 47). Pour anodines que soient ces références, elles soulèvent néanmoins de nombreux problèmes en ce qu’elle se réfère implicitement à Frederic E. Clements, botaniste américain qui promeut une écologie successionniste. Sa théorie du climax postule un stade idéal d’équilibre pour une « communauté de plantes » [plant communities], en assignant un groupement végétal dans une succession. Son raisonnement déductif et finaliste s’oppose à la méthode déductive de la « sociologie végétale » de l’école de Zürich-Montpellier.

Sur le plan théorique, Gutkind privilégie la « communauté » (community) pour deux raisons. D’une part, elle est de petite taille, ce qui permet une immédiateté de la vie, la relation personnelle de ses membres. D’autre part, son « esprit religieux diffus d’une identité de l’homme et de la nature » repose sur une « adaptation réciproque de l’homme et de l’environnement dans un esprit de compréhension mutuelle et d’implication sans être un combat de l’homme contre la nature » (ib., p. 26). De fait, le terme de communauté est empreint de religiosité aux Etats-Unis, où elle définit d’abord la paroisse (la petite communauté des croyants), ce que les écologues américains déclinent sans sourciller.

Sur le plan pratique, Gutkind évoque Boimondau, une expérience de communauté de travail située dans la région de Valence (1941-1971), et l’un de ses personnages emblématiques, Marcel Barbu (1907-1984). Artisan bijoutier, Barbu, qui s’oppose à ses patrons, aspire à une communauté où le travailleur possèderait son outil de travail. Après avoir créé une usine de fabrication de boîtiers de montres à Besançon grâce à Fred Lippman, le fils de l’horloger Lip, il la déplace à Valence en 1941, dans une ancienne vinaigrerie. Il multiplie les discussions avec ses employés pour créer une communauté de travail, bien que certains se méfient de ce patron paternaliste chrétien et de ses liens avec les Compagnons de France.

Arrêté parce qu’il refuse de donner la liste de ses compagnons aux autorités pour la Relève pétainiste, il se lie en prison avec Marcel Mermoz (1908-1982), un ancien anarchiste devenu communiste avec lequel il fonde une « Communauté de travail » dans la ferme de Mourras. En 1946, celle-ci est transformée en Boimondau (acronyme de Boitiers de Montres du Dauphiné), sans Barbu qui se lance dans la politique sur des convictions chrétiennes et tandis que Mermoz reste communiste (il est membre du PCF). Elle est transformée en Scop en 1948, puis elle périclite entre dépérissement de l’esprit communautaire, soucis financiers et fonctionnement parfois autoritaire (Chaudy 2008).

Le principal problème dans l’approche de Gutkind, c’est qu’il considère l’écologie à la fois comme une science et comme un état. Sur cette base, où placer l’analyse et la critique scientifiques ? Considérer un état comme naturel ou écologique n’est-t-il pas tautologique, puisque l’être humain est partie intégrante de la nature au sens large, comme l’ont répété Proudhon, Bakounine, Kropotkine ou Reclus ?

Écologie et communalisme

En 1964, dans Écologie et pensée révolutionnaire, Bookchin se saisit de l’« écologie sociale » après avoir lu Gutkind, donc dix ans après l’apparition de ce concept (Bookchin 1976, p. 141-169). Il y ajoute deux dimensions. D’une part, il en renforce l’aspect naturaliste, dont il s’éloignera plus tard quand il s’intéressera au municipalisme libertaire. D’autre part, alors que Gutkind s’intéresse plutôt à la ville et à l’urbanisme, il insiste sur la question environnementale globale qui est dans l’air du temps, sauf chez les marxistes dont il cherche justement à se démarquer. C’est une avancée théorique car, dans Our synthetic environment (1962), il parlait surtout de pollution ou de santé, et pratiquement pas d’écologie en tant que telle.

Les savants écologues qu’il mobilise alors, comme Ernst Haeckel (1834-1919) ou comme Charles S. Elton, déjà évoqué, sont néanmoins tout sauf des révolutionnaires. Quant au schéma des « déséquilibres écologiques », formulé par Lotka et Volterra, deux savants également cités, il est fortement questionné par les milieux scientifiques estimant qu’il ne s’agit que d’une vue de l’esprit, puisque tout est évolutif et en équilibre instable permanent.

Haeckel, le fondateur de l’écologie (savante) en 1866, est mentionné sans que soit évoquée sa dimension profondément social-darwinienne, racialiste, raciste et nationaliste, explicitement anti-socialiste, en un mot : réactionnaire. Mais Bookchin souhaite donner «  une perspective plus large » que celle de Haeckel qui privilégie « l’étude de l’ensemble des relations de l’animal avec son environnement tant organique qu’inorganique » (ib., p. 142-143). Car selon lui, « le propos de l’écologie, c’est l’équilibre de la nature. Or, pour autant que la nature englobe l’homme, ce dont traite cette science, c’est fondamentalement de l’harmonisation des rapports entre l’homme et la nature », afin d’« édifier une communauté humaine qui vive dans un équilibre durable avec son environnement naturel » (ib.).

Chaque « communauté » (humaine) doit donc « s’adapter à l’écosystème, aux conditions biologiques de la région dans laquelle elle se situerait, développerait toutes ces techniques [douces] d’une façon harmonieuse », « avec le plus grand respect des caractéristiques naturelles et le souci de préserver la vie non-humaine et l’équilibre de la nature » (Bookchin 1992, p. 177 et 179).

Or « l’obligation faite à l’homme de dominer la nature découle directement de la domination de l’homme sur l’homme » (Bookchin 1976, p. 148, éd. or. 1964), assertion qu’il reprendra dix ans plus tard dans un autre texte (ib., p. 175, éd. or. 1974). Apparaît ainsi une contradiction, même si Bookchin se distingue des autres courants écologistes écartant cette idée trop proche du socialisme. Car la domination entre les hommes, ainsi posée, précéderait la domination sur la nature (puisque celle-ci en découle). Les hommes ne seraient-ils donc plus issus de la nature ?

Bookchin n’esquive pas la question corollaire sur ce qui relève de l’inné (la supposée nature) et de l’acquis (la supposée culture), mais sa réponse laisse dubitatif. Il cultive en effet un postulat rousseauiste comme quoi l’être humain serait intrinsèquement bon, contrairement à la position balancée d’anarchistes comme Proudhon (« animal et ange »), Bakounine, Malatesta, Camus, Leval ou même Kropotkine (Pelletier 2014).

Bookchin préfère se référer à Dorothy Lee (1905-1975) et à son « analyse magistrale de l’esprit “primitif“ » affirmant que « l’égalité existe dans la nature même des choses, comme un sous-produit de la nature même des choses, comme un sous-produit de la structure démocratique de la culture elle-même, non comme un principe qu’il s’agirait d’appliquer » (Bookchin 1976, p. 176). Pour lui, « une communauté organique a toujours une dimension naturelle » se concevant « comme faisant partie de l’équilibre de la nature (…), bref, une communauté authentiquement écologique, une éco-communauté, propre à son écosystème » (ib., p. 177).

Selon l’écologie sociale, l’être humain fait partie de la nature, mais il est davantage que cela puisqu’il peut l’organiser consciemment. Pour Bookchin, « les êtres humains ne sont pas une forme de vie parmi d’autres, qui se serait simplement “spécialisée“ pour occuper une des niches écologiques du monde naturel ; ce sont des êtres qui ont la potentialité de rendre l’évolution biotique consciente et auto-dirigée. (…) Ce qui nous rend uniques, c’est que nous sommes capables d’intervenir dans la nature avec un degré de conscience et de flexibilité inconnue des autres espèces » (Bookchin 1992, p. 9).

C’est parce que l’écologie montre aussi l’organisation horizontale, et pas seulement verticale, des espèces et des écosystèmes que l’on peut bannir les hiérarchies du vivant comme du social. La technique n’est pas à rejeter, mais à maîtriser et à repenser. Le cadre ad hoc est celui de la commune théorisée comme « municipalisme libertaire » à partir de 1973 dans The Limits of the city. Bookchin propose pour cela une lecture historique de la commune, qui n’est pas géographique ni même écologique au sens savant du terme.

Il se situe ainsi dans la continuité directe de l’approche choisie par Kropotkine qui, bien que géographe à la base, ne raisonne guère en termes environnementaux ou spatiaux à ce propos. Dans L’Entr’aide (1906), par exemple, Kropotkine décrit l’évolution de la « tribu sauvage » vers la « commune villageoise des barbares », qui est une « possession en commun d’un territoire donné et sa défense en commun, sous la juridiction des villages qui appartenaient à une même souche ou étaient supposés tels », puis vers les cités combinées avec les guildes (Kropotkine 1906, p. 137). Il s’agit donc d’une approche assez fonctionnaliste de la commune, qui n’est pas confondue avec une communauté religieuse.

Selon Bookchin, « une société écologique, structurée autour d’une Commune des communes confédérée et où chaque communauté chercherait à s’adapter à l’écosystème, aux conditions biologiques de la région dans laquelle elle se situerait, développerait toutes ces technologies [douces] d’une façon harmonieuse. Elle utiliserait des ressources locales dont beaucoup ont été abandonnées à cause de la production de masse » (Bookchin 1992, p. 177).

Une telle idée soulève bien des problèmes car penser que la commune s’adapterait à un écosystème suppose qu’elle arriverait de quelque part avant celui-ci, et que ni l’un ni l’autre n’aurait évolué en commun. Il s’agit curieusement d’une logique de front pionnier, de tonalité d’ailleurs typiquement américaine, où les êtres humains s’installeraient dans un espace supposé vierge. En outre, l’utilisation des ressources locales ou, plus précisément, leur ré-utilisation (qui suppose déjà une histoire dans l’occupation du milieu) pose la question de leur nature : doit-on, par exemple, rouvrir d’anciennes mines abandonnées par le système industriel qui les a jugées non rentables ?

Écologie ou mésologie ?

La tentation biologiste et naturaliste est recentrée au profit de ce qu’on pourrait appeler un humanisme non irénique, un socialisme en fait. Bookchin ne se reconnaît pas philosophiquement dans l’anti-spécisme ou le véganisme, ni politiquement puisqu’il considère que ces positions s’éloignent de ce qu’il appelle « l’anarchisme social » qu’il oppose à « l’anarchisme mode de vie » (life-style anarchism). Il s’oppose également à la misanthropie radicale de l’écologie profonde (Bookchin 1994) ou aux discours catastrophistes et malthusiens sur la population (Bookchin 1988).

Murray Bookchin, en réalité, n’a pas véritablement creusé les dimensions scientifiques de l’écologie savante. Il a surtout utilisé quelques mots-clefs pour bâtir l’idée d’une harmonisation entre l’homme et la nature, donc une action. La science écologique, et, partant, la science tout court, revêt ainsi chez lui une vertu programmatique. Mais qu’est-ce qu’une science sans savants ? Et ces savants sont-ils neutres ? N’ont-ils pas une idéologie, une place dans la société et dans l’appareil d’État ?

Bookchin reprend ainsi sans discernement, et paradoxalement, la posture de tous les scientistes, celle de Marx mais aussi celle des écologues d’hier comme d’aujourd’hui. C’est un recul par rapport au constat d’Élisée Reclus estimant que « le savant du jour n’est que l’ignorant du lendemain ».

Il semble avoir conscience de cette ambiguïté puisqu’il ajoute que l’écologie est « intrinsèquement une science critique » (Bookchin 1976 , p. 143). Mais de quelle critique s’agit-il ? En fait, il s’agit surtout d’une remise en cause des dégâts faits par l’homme contre la nature. L’écologie est ainsi replacée sur le plan d’un constat descriptif, sans lecture sociologique, économique ou politique. Cette conception entre aussi en contradiction avec l’idée de « l’harmonisation des rapports entre l’homme et la nature » qui suppose explicitement l’injonction d’action : il faudrait harmoniser. L’écologie ne serait donc plus observation, mais finalisation, plus logos mais nomos. Elle dirait, au nom de la nature, là où la société devrait aller, ce que la mésologie d’Élisée Reclus se garde bien de prescrire.

Philippe Pelletier.

Université Lyon 2, UMR 5600 Environnement, ville, société.

Bibliographie :

Biehl (Janet), « Bookchin’s Originality — A reply to Marcel Van der Linden », Communalism, International Journal for a Rational Society, 14, 2008, april, p. 1-24.

Biehl (Janet), Mumford, Gutkind, Bookchin : the emergence of eco-decentralism, New Compass Press, 2011, avril, 48 p.

Bookchin (Murray), « Écologie et pensée révolutionnaire », Pour une société écologique, Paris, Christian Bourgois, 1976, p. 141-169, éd. or. 1964.

Bookchin (Murray), « The Population myth », Green Perspectives, 8 et 9, 1988.

Bookchin (Murray), Une Société à refaire, Lyon, ACL, 1992, éd. or. 1989 (Remaking society).

Bookchin (Murray), Foreman (Dave), Quelle écologie radicale ? Lyon, ACL/Silence, 1994, 144 p., éd. or. 1991 (Defending the Earth : debate between Murray  Bookchin and Dave Foreman).

Chaudy (Michel), Faire des Hommes libres, Boimondau et les Communautés de Travail à Valence, 1941-1982, Valence, Repas, 2008, 172 p.

Clements Frederic E., Research methods in ecology, Lincoln (Nebraska), the University Publishing Company, 1905, 364 p.

Gerber (Vincent), Murray Bookchin et l’écologie sociale, une biographie intellectuelle, Montréal, Écosociété, 2013, 188 p.

Gutkind (Erwin Anton), Community and environment, a discourse on social ecology, Londres, Watts, 1953, 84 p.

Kropotkine (Pierre), L’Entr’aide, un facteur de l’évolution, Paris, Éditions de l’Entr’aide, rééd. 1979, 368 p., éd. or. anglaise 1902, éd. or française 1906.

Mahrane (Yannick), Fenzi (Marianne), Pessis (Céline), Bonneuil (Christophe), « De la nature à la biosphère, l’invention politique de l’environnement global, 1945-1972 », Vingtième siècle, revue d’histoire, 2012, 113, p. 127-141.

McKenzie (Roderick D.), « The Ecological approach to the study of human community », The City, Park, Burgess et McKenzie (éd.), University of Chicago Press, 1925.

Pelletier (Philippe), « Ni bonne ni mauvaise, l’“hyper-nature“ anarchiste », L’Anarchie et le problème du politique, Alfredo Gomez-Muller dir., Paris, Archives Karéline, 2014, 360 p., p. 231-260.

Pichot (André), La Société pure, de Darwin à Hitler, Paris, Flammarion, 2009, 462 p.

Van der Linden (Marcel), « The Prehistory of Post-Scarcity Anarchism : Josef Weber and the Movement for a Democracy of Content (1947-1964) », Anarchist Studies, 9-2, 2001, septembre, p. 127-145.

Weber (Josef) [International Communists of Germany], « Capitalist barbarism or socialism : on the development of declining, and on the situation, tasks and perspectives of the Labor movement », New International, supplément, 1944, octobre, p. 329-352.

Weber (Josef), « The Great Utopia, outlines for a plan of organization and activity of a democratic movement », Contemporary Issues, 2-5, 1950.

NOTES

1 Osborn (Fairfield), Our Plundered Planet, Boston, Little, Brown & Co, 1948, 218 p., trad. La Planète au pillage, Paris, Payot, 1949, trad. Maurice Planiol, 214 p., rééd. Actes Sud, 2008, 220 p. Vogt (William), Road to Survival, New York, Sloane, 1948, 336 p., trad. La Faim du monde, Paris, Hachette, 1950, 358 p., trad. Isabelle Rollet.

2 Son texte, “Spontaneity and Utopia” (1968), a été repris dans la compilation Post-Scarcity Anarchism (1971), mais ne figure pas dans la traduction française de ce livre.

3 Traduit et publié en français par les ACL en 2017 sous le titre Notre environnement synthétique avec un sous-ttre “la naissance de l’écologie politique” qui n’existe pas dans la version originale.

4 Le zoo du Bronx reçoit de nos jours au moins deux millions de visiteurs par an avec un prix d’entrée se situant autour de vingt euros. La WCS gère le zoo de Central Park, l’Aquarium de New York et le Prospect Park Zoo et le zoo du Queens. L’ensemble est fréquenté au total par quatre millions de visiteurs annuellement.

5 Proceedings of the United Nations Scientific Conference on the Conservation and Utilization of Resources, vol. I, Plenary Meetings, United Nations, Department of Economic Affairs, New York, 1950.

Image : Yanase Masamu – 1923

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3 commentaires

  1. Reçu de Floréal Romero

    Lettre ouverte à Philippe Pelletier

    Cher Philippe,

    Je tiens à répondre à ton article “Intérêts et limites de l´écologie sociale selon Murray Bookchin” paru sur le site de l´I.E.S.C. pour plusieurs raisons. L´une d´entre elles étant que dans ce dernier tu avances les mêmes arguments employés lors d´un débat public que nous avions eu tous les deux lors de la dernière rencontre du RGL (Réseau des Géographes Libertaires) à Rabastens en été 2019 et dont tu étais un des animateurs.
    Nous nous retrouvons donc un peu dans la même situation à différence près que tu écris maintenant, tout comme moi, au titre d’initiateur de l´Institut d´Écologie Sociale et de Communalisme ; même si ton implication reste on ne peut plus discrète.
    Tu avais ouvert ce débat avec une grande sympathie à mon égard en évoquant mon nom et sa filiation anarchiste espagnole et je t´avais répondu avec une égale sympathie, il me semble, en évoquant à mon tour ta capacité à évoluer. Je faisais là référence aux articles sulfureux que tu écrivais auparavant dans le Monde Libertaire “contre” Bookchin, tout autant à propos de l´écologie que sa désapprobation de l´anarchisme individualiste, ou sa proposition de démocratie directe.1 Quelle ne fut pas ma surprise de faire ta connaissance lors d´une réunion, dans les locaux d´ACL, à l´occasion de la préparation de la première rencontre internationale sur l´écologie sociale à Lyon en 2017. Surprise également partagée par Mimmo Puciarelli, l’un des premiers éditeurs à ACL d´ouvrages de Bookchin. Tu nous avais alors répondu avec raison que l´on pouvait changer de point de vue au cours de sa vie. Et c´est bien cette évolution en toi que j´avais louée tout en entrant dans ce débat.

    Je vais essayer de reprendre, voire d´approfondir les arguments que j´avais évoqués lors de ce débat. Il est important pour commencer de souligner que contrairement à de nombreux théoriciens, Murray Bookchin se situe hors du cadre institutionnel académique. Toutes ses recherches et l´élaboration de sa pensée, se fera par nécessité dès son enfance. Elle sera menée comme une enquête et arrivera très tôt à cette conclusion de l´impérieuse nécessité de sortir du Capitalisme. Reprenant cette affirmation de Bakounine, selon laquelle “Le Capital c´est le mal”, il affirmera qu’il n´y a plus de virage après le Capitalisme”. Il soulignait ainsi que ce dernier est à ce point destructeur qu’il peut en finir tout autant avec la société qu’avec le milieu naturel qui a donné naissance à l’humanité. Suite au renoncement à l’option révolutionnaire de la part du mouvement ouvrier dont il prend acte, il va accélérer et orienter cette enquête aux autres domaines de la vie, notamment vers les problèmes posés par l´industrialisation de l´agriculture et son emploi massif de poisons, l’absurde gigantisme des métropoles, etc.
    De fil en aiguille il sera l´un des instigateurs, avec Rachel Carlson, des premières luttes écologiques incluant cette dimension sociale. Et c´est bien cette dernière qui fait l’originalité et à la fois rend difficile l´émergence de l´écologie sociale par le fait même de remettre en cause les piliers de la société capitaliste. C´est en effet toute la singularité de l´écologie sociale et la cohérence de la pensée de Bookchin qui est là résumée. Comme pour tout un chacun, on peut en effet trouver certaines contradictions si l´on reprend le fil de son évolution. Mais de fait j´en trouve plutôt moins que dans les pensées de Marx, Proudhon, sans parler de celles de Bakounine.

    Lorsque pour commencer ce texte, tu évoques une contradiction dans le fait de combiner l´adjectif “social” et le terme “écologie”, tu peux effectivement en faire la supposition mais cela ne fait pas sens en soi. Car si nous poussons le bouchon un peu plus loin, nous la trouvons cette contradiction encore plus exacerbée dans nombre d´expressions utilisées dans le langage courant, comme par exemple dans celle de “clair obscur”. Selon le dictionnaire: « Le clair-obscur est une figure de style appelée oxymore qui consiste à placer l’un à côté de l’autre deux mots opposés afin de créer un troisième sens. Ce procédé littéraire crée un paradoxe et débouche le plus souvent sur une métaphore. Exemple : « Cette obscure clarté » (Corneille, Le Cid) ». Le langage est vivant, il n´est en rien statique et il se forge afin d´être de plus en plus expressif. Le pouvoir lui, tente de le porter vers une novlangue pour accentuer la confusion alors que nous, révolutionnaires, nous tentons de le forger vers plus de radicalité. Rien de plus parlant que la définition de l´écologie sociale telle que la définit Bokkchin lorsqu’il affirme que les problèmes écologiques plongent leurs racines dans les injustices sociales et que ces dernières se nourrissent de la domination dans ses différentes versions. Ainsi il écarte toute ambiguïté et tourne le dos aux différentes tentatives de récupération de l´écologie de son époque qu’elles viennent de l´écologie profonde ou du New Green Deal.

    Quant aux recherches poussées que tu as réalisées sur les sources de la pensée que Bookchin a puisées chez des penseurs qui ne seraient pas politiquement corrects, selon les critères libertaires, certes il y en a. Mais à bien y réfléchir, si nous devions nous borner à limiter nos recherches, sur ces critères, notre substrat de connaissances se verrait fort limité. De plus ce serait faire preuve d´une vision idéologique frisant une logique inquisitoriale. Pour ne citer qu’une personnalité aussi originale que Lewis Mumford, cela serait sans doute fort regrettable.

    Je ne vais pas m´étendre et entrer en polémique. Je considère cette dernière comme étant le plus souvent inféconde et source de divisions absurdes qui ne profitent qu’au système. D’ailleurs elles ne font que refléter un des éléments psychiques fondamentaux de sa nature particulière : l’égocentrisme. C´est pourquoi je déteste ce type de polémique et lui préfère largement le débat, le dialogue qui lui seul permet la dissolution des égos et de trouver des solutions collectives.

    Du fait de notre appartenance commune à l´I.E.S.C, il serait bon que nous accédions à une certaine forme de cohérence de notre propos, nous situant dans une stratégie de groupe plutôt que d’agir ainsi en franc-tireur. Si nous sommes en effet porteurs, passeurs de l´écologie sociale et du communalisme, tu ne peux de ton côté te limiter à en chercher les petites zones d´ombre et les étendre au point d’en cacher toute la lumière. Tu cours ainsi le risque de te voir accuser de “sage” surplombant la mêlée, comme dans cet acerbe proverbe qui dit “Quand le sage désigne la lune, l´idiot regarde le doigt”.

    Je t´invite donc, en tant qu’intellectuel ayant pu avoir accès à un large champ de connaissances, à une réflexion commune pour atteindre nos objectifs avec l’I.E.S.C., entre autres celle qui nous permettrait de développer une culture libertaire de l´écologie sociale nous ouvrant aux stratégies nécessaires à l’émergence d´un mouvement communaliste vivant. Un peu à la façon que le proposait avec une certaine dose d´humour, l’Internationale situationniste: “Nous disons qu’il faut la réaliser, en la dépassant en tant que sphère séparée; non seulement comme domaine réservé à des spécialistes, mais surtout comme domaine d´une production spécialisée qui n´affecte pas directement la construction de la vie , y compris la vie même de ses propres spécialistes”.

    J´espère, avec cette lettre avoir pu susciter en toi tout l´intérêt espéré. Avec toi et avec toutes les personnes sensibles à nos propos.

    Bien à toi,
    Floréal

    1. Réponse à Floréal pour alimenter le débat

      Mon intention n’est pas de polémiquer, mais d’avancer vers la voie de l’émancipation collective et individuelle. Pour cela, il faut nécessairement faire le bilan de la situation actuelle, donc analyser non pas au minimum mais au maximum ce qui a amené le mouvement social à être aussi faible. On peut certes souligner tel ou tel acquis, telle ou telle lutte, mais les forces adverses sont décidément très puissantes.
      Parmi les différentes problématiques se pose celle de l’écologie (sociale ou non). En tant que géographe, j’ai été amené à m’intéresser très tôt aux questions environnementales (dès les années 1970), à y consacrer une partie de mon métier et à suivre de près le développement du mouvement écologiste. Rappel pour celles et ceux qui ne le sauraient pas ou qui l’auraient oublié, les premiers écologistes étaient anti-nucléaires et anti-bellicistes. Or, de nos jours, on ne peut que constater que les écologistes sont majoritairement ni l’un, ni l’autre, ou font semblant.
      L’écologisme est la sortie de crise du capitalisme, soit le capitalisme vert. Outre sa culture de la peur (le catastrophisme, l’effondrement), son principal argument est « la science nous donne raison », ce que je conteste doublement : 1/ le scientisme alimente le « gouvernement des savants » (cf. Bakounine), des experts, des spécialistes du biopouvoir ; 2/ les arguments scientifiques doivent se discuter, et ils se discutent par définition (sinon 1/). Et pour cela, disposer de tout ce que l’école ou les médias ne nous enseignent pas (combien d’heures de climatologie à l’école, question dont on nous dit pourtant qu’elle est vitale ?).
      Cela mérite une longue discussion mais je pense désormais que le terme d' »écologie » est cramé, doublement cramé. Scientifiquement, car les idéologues l’ont capté (cf le livre « L’Ecologie kidnappée » de Georges Guille-Escuret, auteur qui bénéficie d’une double formation en écologie et en anthropologie) et politiquement avec le capitalisme vert des partis écolos et de leurs supplétifs alléchés par le technopouvoir bio ou vert. S’efforcer d’y ajouter l’adjectif « social », j’en comprends les raisons et j’en partage certaines, mais c’est un peu comme « le communisme à visage humain » ou le « socialisme » (Hollande ! Valls !) : les dégâts sont trop importants.
      C’est là qu’on en arrive à Murray Bookchin. Je pense qu’il a choisi « l’écologie » (dans son sens savant au départ), même adjectivée « sociale », pour de bonnes et de mauvaises raisons. Bonnes, car il y avait à l’époque (les années 1960) une prise de conscience des dangers agronomiques et sanitaires provoqués par un usage intensif des produits chimiques (NB : la calviniste puritaine Rachel Carson parlait davantage des espèces animales et de la nature que des êtres humains, et elle ne s’est pas risquée à dénoncer le capitalisme contrairement à Herber/Bookchin). Mauvaises, car encore pris dans le scientisme de sa formation marxiste, Bookchin cherchait à fonder sa démarche sur la science ; pour cela, il s’est référé à des auteurs contestables (Alexis Carrel, Charles E. Elton, William Vogt, Henry F. Osborn Jr, Haeckel…). Il ne les a peut-être pas lu en profondeur, mais nous, nous pouvons le faire et en tirer le bilan.
      D’ailleurs, Bookchin lui-même s’est retrouvé face à la question quand il s’est confronté plus tard aux politiciens écologistes et aux partisans de la deep ecology avec leur naturalisme radical et misanthropique. Il a en particulier très bien cerné l’enjeu démographique (son très bon texte à ce sujet n’est malheureusement pas traduit en français), dénonçant ce qui se cachait derrière le malthusianisme radical de certains écologistes. Autrement dit, il a pris alors (au cours des années 1980) le contrepied des auteurs comme Vogt, Osborn ou Elton qu’il avait salués quelques années auparavant. Mais, sauf erreur, il n’est pas revenu sur eux ni sur leur écologie, tandis qu’il orientait sa pensée vers le communalisme. Ce re-travail qu’il n’a pas fait, c’est à nous de le mener : précisément parce que nous voyons où nous a mené cette écologie-là.
      Bien sûr, je sais bien que le mot « écologie » véhicule d’emblée des valeurs positives, bienveillantes, généreuses, qu’il est confondu avec le refus du gaspillage ou l’amour de la nature, mais ce n’est pas que cela. C’est un peu comme le mot « démocratie ». Doit-on nous abstenir de voir qu’ils peuvent véhiculer plusieurs sens, des ambiguïtés, des confusions ?
      Je suis de plus en plus persuadé que refuser d’éclairer certains aspects n’ouvre pas la voie, mais la ferme. Le bookchinisme est un outil car il a pointé certaines apories ou impasses jusque dans l’anarchisme, qu’il a reposé la question de la relation homme-nature et qu’il a relancé le communalisme. Mais à l’heure de la géo-ingénierie pour « sauver la planète », du pouvoir des blouses blanches anti-covid ou des écolocrates qui nous vantent les vertus du nucléaire favorable au climat, on peut aller plus loin, librement et fraternellement. Le catéchisme, c’est fini.
      Philippe (5 juin 2021).

  2. Reçu de Floréal Romero
    Réponse 2 à Philippe pour continuer à alimenter le débat (On lâche rien ! )

    Je t´avoue continuer à ne pas comprendre ton positionnement. Étant un des fondateurs de l´I.E.S.C., tu sembles en contester l´identité-même. Le terme même d´écologie semble t´être resté en travers de la gorge et tu te refuses à l´accoler au social. Et pourtant tu insistes sur la nécessité “d’avancer vers la voie de l’émancipation collective et individuelle”. Dès le départ cette émancipation constitue la condition sinéquanone d´une société écologique. Quant au “bilan de la situation actuelle, … au maximum de ce qui a amené le mouvement social à être aussi faible”, je ne crois pas avoir mégoté là-dessus, ni dans mon livre, ni dans des interview, ni sur le site, auquel ont participé d´autres camarades.

    Certes ton métier t´amène logiquement à t´intéresser aux “questions environnementales” et l´influence d´Élisée Reclus y est pour beaucoup et tu constates avec raison que “L’écologisme est la sortie de crise du capitalisme, soit le capitalisme vert.”. il faut dire que là Bookchin nous avait bien devancé en le dénonçant déjà en son temps. C´est pourquoi partir de sa prolifique création, ne relève pas de la croyance aveugle ni d´un catéchisme. Contre l´oubli et le déni il s´agit plutôt de s´en servir ensemble pour avancer.

    Voir au sujet du capitalisme vert, notre article sur le site: http://institutecologiesociale.fr/capitalisme-vert-greenwashing-et-municipalisme/

    Au risque de me répéter, j´insiste sur le fait qu’il nous revient de forger nos expressions et notre vocabulaire,de leur redonner sens par une pratique révélatrice. Rien ne sert d´employer d´autres mots si notre pratique ne les couronne pas et ne leur donne leur légitimité. C´est la seule chose que personne ne peut kidnapper.
    Je pense que, malgré toutes ces contorsions, nous sommes d´accord sur ce point fondamental, le seul qui compte vraiment, celui de la création d´un mouvement émancipateur riche de sa diversité et d´une culture du “faire ensemble et du dialogue permanent”. Et c´est bien pourquoi, je suppose que c´est ce qui a fait de toi l´un des fondateurs de l´institut d´Écologie sociale et de Communalisme, avec des lignes directrices mais sans “bookchinisme” et sans catéchisme qui lui serait associé.

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