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POUR L’ÉCOLOGIE SOCIALE

Réflexions préalables

« Il n’y a de libération que pour ceux qui se mettent intérieurement et extérieurement en état de sortir du capitalisme, qui cessent de jouer un rôle et commencent à être des humains. » Gustav Landauer

Les principes de l’écologie sociale, conçus par Murray Bookchin dans les années 60 ne peuvent se réduire à une approche philosophique de nos manières de vivre ni à une simple alternative face au caractère destructeur de la présente organisation sociale.

Dès le début, Bookchin les a envisagés sous l’angle de pratiques effectives issues de sa relation à l’histoire humaine en ses multiples expressions. Mais qu’en est-il des pratiques du capitalisme ?

C’est cette réflexion que nous désirons ici prolonger quelque peu.

Du point de vue du capitalisme, le social a toujours été une notion abstraite, quelque chose qu’il fallait simplement canaliser, contraindre, de manière à servir ses buts particuliers. Une approche donc assez similaire à celle qu’il peut avoir de la nature dans son ensemble: une matière première qu’il faut simplement maîtriser en s’en donnant les moyens. Et des moyens, le capitalisme n’en a jamais été avare dès sa naissance, avec sa seule raison d’être, la valorisation de la valeur, l’argent, le profit, l’accumulation du capital. Et qu’importaient par ailleurs misères et destructions qui en étaient les conséquences. Issu des très anciennes logiques de la domination et reproduisant ses formes oligarchiques, le capitalisme a assez rapidement ressenti le besoin de se doter de sa religion propre, de son dogme ; c’est ainsi qu’est née l’Économie politique qui trouva son essor dans le cours du dix-neuvième siècle. Avec ses prêcheurs et ses théologiens qui, pour se distinguer des anciennes religions, estimèrent qu’il était indispensable de donner à l’Économie politique toutes les apparences d’une science et de sa logique.

Ainsi les économistes, qui donnent toujours l’exemple de la servitude, la prêchent aux autres sous le titre de Loi du marché.

Pour se saisir ce que doit être l’Écologie sociale en ce temps qui est le nôtre, il nous faut donc préalablement faire ce détour consistant à se saisir de ce qu’est historiquement le capitalisme et des formes diverses de son emprise sur notre monde ; formes auxquelles nous devons nous opposer nécessairement en leurs diverses dimensions. Car, à l’image de toutes les religions, le capitalisme s’est voulu un universel; répandant sa bonne parole dans tous les esprits et sur toute la surface de notre terre mais avec une beaucoup plus grande capacité d’adaptation aux circonstances que ses prédécesseurs. C’est pourquoi, il ne nous faut en aucun cas sous-estimer ce Léviathan capable de se présenter sous des visages multiples, le plus souvent destructeurs mais aussi aimables quand il lui faut séduire. Car à la différence de toutes les autres religions, son paradis n’est pas situé dans un au-delà lointain mais dans une immédiateté dont tout un chacun est appelé à se saisir, l’argent.

Le capitalisme, en son agir politique adaptatif, n’a donc cessé de se transformer jusqu’à prendre des formes extrêmement sophistiquées sous la pression de la nécessité. Marx, dès le début du Capital, distingue déjà très bien les prémisses de ces transformations dans le chapitre qu’il consacre à la Marchandise et dans son texte « Le caractère fétiche de la marchandise et son secret ». Il y montre comment, dans les processus de fabrication industrialisée des marchandises, par le travail abstrait, l’être humain va être progressivement dépouillé de son activité jusqu’à être rendu incapable de s’y reconnaître. Ouvrant ainsi la porte à une forme d’autonomie des marchandises qui pourront ainsi rentrer directement dans le cycle de valorisation du capital. Sans avoir à rendre de compte à leurs réels producteurs, et sans que ceux-ci puissent d’une quelconque manière déterminer ce qu’il désirent produire justement.

En 1923, le théoricien marxiste hongrois Georg Lukacs pouvait préciser : « Il nous faut commencer à voir clairement que le problème du fétichisme de la marchandise est un problème spécifique de notre époque et du capitalisme moderne. »

Et plus loin, « La différence entre une société où la forme marchande est la forme qui domine et exerce une influence décisive sur toutes les manifestations de la vie, et une société où elle ne fait que des apparitions épisodiques, est bien plutôt une différence qualitative. (…) L’être humain devient le spectateur impuissant de tout ce qui arrive à sa propre existence, parcelle isolée et intégrée à un système étranger.

(…) Ce qui, dans son destin, est typique pour la structure de toute la société, c’est qu’en s’objectivant et en devenant marchandise, une fonction de l’homme manifeste avec une vigueur extrême le caractère déshumanisé et déshumanisant de la relation marchande.

Le libéralisme marchand « confère d’une part à l’individualité une importance toute nouvelle et, par ailleurs, supprime toute individualité par les conditions économiques de cet individualisme, par la réification que crée la production marchande. »

« De même que le système capitaliste se produit et se reproduit sans cesse économiquement à un niveau plus élevé, de même, au cours de l’évolution du capitalisme, la structure de réification (chosification) s’enfonce de plus en plus profondément, fatalement, constitutivement, dans la conscience des hommes. »

C’est donc bien aussi en tant que processus de marchandisation du monde en sa totalité que le capitalisme doit être envisagé en ses effets.

Parallèlement, en 1921, Walter Benjamin pouvait dévoiler une caractéristique particulièrement sinistre de l’économie politique, du capitalisme comme religion :

« Le capitalisme est probablement le premier exemple d’un culte qui n’est pas expiatoire mais culpabilisant. Ce système religieux est entraîné ici même dans un mouvement monstrueux. Une conscience monstrueusement coupable qui ne sait pas expier se saisit du culte, non pas afin d’expier en lui cette culpabilité mais d’en faire une culpabilité universelle, d’en saturer la conscience (…). Il tient à l’essence même de ce mouvement religieux qu’est le capitalisme de persévérer jusqu’à la fin (…) , jusqu’à ce que soit atteint un état universel de désespoir. L’inouï du capitalisme sur le plan historique réside dans le fait que la religion n’est plus réforme de l’être mais sa dévastation.» Un siècle plus tard, au stade d’une mondialisation achevée de cette religion par nos consciences saturées, chacun constatera qu’il n’est plus vraiment difficile de distinguer cette fin annoncée. Cette fin du capitalisme qui ne doit pas être la nôtre.

Suite à sa grande crise de 1929, avec le fordisme et la naissance du consumérisme, le capitalisme va rentrer dans une nouvelle phase, tout à fait cruciale, de cette marchandisation. Phase dont personne ne distingua clairement les conséquences pendant quelques décennies à travers les soubresauts de l’histoire tourmentée de cette époque.

Ce n’est qu’en 1967 que Guy Debord en fit, en quelque sorte, le bilan avec son livre « La société du spectacle ».

« Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. »
Saisir cette misère qui est la notre, dès que nous cédons à la pression dominante, c’est aussi comprendre son origine qui se trouve essentiellement dans la prise de pouvoir de la logique marchande sur toute réalité humaine.

Le spectacle, pour chaque être humain, est donc avant tout cet effort pitoyable, ce reniement permanent, par lequel il essaye de devenir marchandise pour complaire à un monde qui désormais ne reconnaît plus rien d’autre.
Alors que du point de vue de la domination, le spectacle n’est rien d’autre que l’instrument qui permet de contraindre à cette misère grâce à l’Économie politique devenant « idéologie matérialisée ».

Mais la conséquence la plus grave de la domination spectaculaire-marchande pour notre réalité humaine, celle que tout le monde peut constater aujourd’hui (souvent sans en identifier la source) est, sans aucun doute, la séparation.
Réduits par l’économie politique à se comporter eux-mêmes comme des marchandises particulières, les individus en ont adopté, plus ou moins consciemment, la logique centrale : la concurrence généralisée.

« Chaque marchandise déterminée lutte pour elle-même, ne peut reconnaître les autres, prétend s’imposer partout comme si elle était la seule. »
Chaque être humain est ainsi amené à ne voir dans les autres, en tout domaine et quelques soient par ailleurs ses convictions, qu’obstacles à sa prépondérance et donc, d’une certaine manière, des ennemis.
Alors même que chacun cherche désespérément la reconnaissance de sa particularité, la logique marchande l’oblige pour sa part à ne pouvoir reconnaître personne.
La réussite individuelle, si chère à cette forme de société, occulte le fait que ce n’est qu’en tant que marchandise qu’elle trouve à se réaliser ; occulte donc aussi ce terrible renoncement à soi qui l’accompagne.

D’une manière générale, il est bien plus facile de voir les effets du capitalisme comme pure extériorité, comme monde « injuste »- ce qu’il est incontestablement. Mais si cela s’arrêtait là, nous nous en serions débarrassé probablement depuis longtemps. Reconnaître ses effets en soi-même, c’est à dire reconnaître comment le spectacle travaille en permanence à nous transformer en petites marchandises particulières, cherchant désespérément à se faire reconnaître comme telles, voilà qui est beaucoup plus compliqué. Il est étrange d’ailleurs que depuis 50 ans aucun psychologue ou psychanalyste n’ait daigné se pencher sérieusement sur la question, n’ait distingué dans le spectacle une source majeure d’égarement psychique. Avec sa cohorte de résistances, de refoulés, de dénis, de confusions sur la nature des choses. De ce fait, parmi ceux-là même qui prétendent se poser en ennemis du capitalisme, on constate régulièrement qu’ils en véhiculent les stigmates. Et ramener cela au simple narcissisme et aux problématiques de l’ego, sans en distinguer les arrière-plans, est une impasse. Le spectacle est une véritable maladie de la psyché humaine qui la repousse toujours plus loin de sa nature propre. Et cette conscience là demeure à un niveau extrêmement primaire alors que les circonstances de notre réalité contemporaine exigent tout au contraire la plus grande lucidité à cet égard.

« Le spectacle est l’idéologie par excellence, parce qu’il expose et manifeste dans sa plénitude l’essence de tout système idéologique : l’appauvrissement, l’asservissement et la négation de la vie réelle. Le spectacle est matériellement l’expression de la séparation et de l’éloignement entre l’homme et l’homme ».

On ne s’étonnera alors qu’assez peu de trouver ensuite chez le théoricien allemand de « L’espace public oppositionnel », Oskar Negt, ce constat: « Le système capitaliste dans lequel nous vivons essaie de détruire les liens sociaux. (…) L’absence de lien est un objectif programmatique de la société qui se définit par son ordre économique. »

Par ce qui précède, on comprendra sans doute mieux en quoi le projet Écologie sociale et Communalisme s’oppose radicalement au capitalisme, non seulement en ses structures extérieures, sa barbarie intrinsèque et son injustice entretenue, mais aussi au plus profond de nous-mêmes, par sa main-mise sur nos comportements, notre subjectivité et nos réactions émotionnelles. Il ne peut y avoir de projet d’Écologie sociale qui ne prenne pas en compte notre propre aliénation, notre reproduction inconsciente de comportements déterminés par le Spectacle régnant.

L’élément structurel fondateur de l’idéologie capitaliste est la méfiance envers l’être humain et toute l’économie politique s’est construite autour de cet a-priori de la classe bourgeoise qui trouvait facilement en elle-même les raisons de cette méfiance par cela même qui la caractérisait ; ce que Marx put nommer en son temps les eaux glacées du calcul égoïste.Devenu idéologie matérialisée, le capitalisme ne pouvait que chercher à universaliser son dogme originel. Dogme que l’on retrouve jusqu’en de nombreux prétendus écologistes comme le démontre Murray Bookchin dans son livre « Une société à refaire » dans les passages qu’il consacre, entre autres, à la « Deep Ecology ».

Tout projet conséquent de renversement de cette aberration sociale qu’est le capitalisme, ce que l’Écologie sociale se propose justement d’être en sa mise en œuvre, ne pourra pleinement définir son programme qu’en prenant conscience de ce qu’il doit renverser et inverser précisément. Et en cela le capitalisme offre, en négatif, une image parlante à ceux qui osent le regarder en face, sans frémir, jusqu’en ses prolongements en nous-mêmes.

« Ce qui est bien-connu en général, justement parce qu’il est bien connu, n’est pas connu. C’est la façon la plus commune de se faire illusion et de faire illusion aux autres que de présupposer dans la connaissance quelque chose comme étant bien-connu, et de le tolérer comme tel ; un tel savoir, sans se rendre compte comment cela lui arrive, ne bouge pas de place avec tous ses discours.

(…) L’esprit conquiert sa vérité seulement à condition de se retrouver soi-même dans l’absolu déchirement. L’esprit est cette puissance en n’étant pas semblable au positif qui se détourne du négatif, (comme quand nous disons d’une chose qu’elle n’est rien, ou qu’elle est fausse, et que, débarrassé alors d’elle, nous passons sans plus à quelque chose d’autre), mais l’esprit est cette puissance seulement en sachant regarder le négatif en face, et en sachant séjourner près de lui. » Hegel

Steka

Références bibliographiques

– « Le Capital » Karl Marx. Collection Quadrige, Éditions PUF

–  « Histoire et conscience de classe » Georg Lukacs. Éditions de Minuit

– « Le capitalisme comme religion » Walter Benjamin. Petite Biblio Payot

– « La société du spectacle » Guy Debord. Gallimard

– « L’espace public oppositionnel » Oskar Negt. Éditions Payot

– « Une société à refaire » Murray Bookchin. Éditions écosociété

– « La phénoménologie de l’esprit » G.W.F. Hegel. Éditions Aubier

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