En relisant Basculements. Mondes émergents, possibles désirables, de Jérôme Baschet (La Découverte, 2021), une phrase m’a arrêté net : il y est question d’apprendre à habiter la fin d’un monde plutôt que d’en attendre l’effondrement comme on attend un orage. Je ne suis pas sûr de l’avoir comprise du premier coup. C’est la troisième fois que je reprends ce livre, et il continue de me résister par endroits. Cette note dit ce que j’en retiens, pas ce qu’il faut en penser.
Un livre d’écologie politique qui refuse le récit de l’effondrement
Commençons par le mot. L’écologie politique n’est pas l’écologie des sciences naturelles ; c’est l’ensemble des réflexions qui posent que la dégradation de la nature est d’abord un problème d’organisation de la société, pas seulement un problème technique. Baschet s’inscrit clairement dans ce champ, et il y tient une position qui m’a surpris : il refuse à la fois le techno-optimisme — l’idée qu’une innovation nous sortira de là — et la littérature de l’effondrement, celle qui décrit par avance les ruines.
Son argument, tel que je l’ai reformulé pour vérifier que je suivais, tient à peu près en ceci : annoncer l’effondrement, c’est encore parler du monde actuel, c’est en faire le seul horizon, fût-il négatif. Or des manières de vivre autrement existent déjà, en morceaux, dans des endroits précis, et elles ne demandent pas la permission de la catastrophe pour exister. Le livre va les chercher plutôt que de les déduire.
D’où il parle
Baschet est historien du Moyen Âge, et il vit depuis longtemps au Chiapas, dans le sud du Mexique. Les deux choses comptent pour la lecture. L’historien médiéviste a l’habitude de sociétés qui ne ressemblent en rien à la nôtre et qui ont pourtant tenu des siècles : cela donne une forme d’aisance à imaginer autre chose. L’observateur du Chiapas, lui, décrit des communes autonomes qui fonctionnent, avec leurs assemblées, leurs écoles et leurs conflits internes, depuis plus de vingt-cinq ans.
J’ai trouvé les pages consacrées à ces communes plus convaincantes que les pages théoriques, et je crois savoir pourquoi : elles sont pleines de détails d’organisation. Comment on remplace quelqu’un qui ne fait pas le travail. Comment on décide d’un budget. Ce qui se passe quand une assemblée traîne en longueur. Ce sont exactement les questions que je me pose en sortant d’une réunion de quartier à Rennes, et elles sont rarement traitées.
Les trois idées que j’ai notées
Première idée : le temps n’est pas une ligne. Baschet consacre un long passage à l’idée que nous avons hérité d’une conception du temps où le présent n’est qu’un passage vers un futur meilleur, et que cette conception nous rend incapables de valoriser ce qui existe maintenant. Je ne saurais pas défendre cette thèse devant quelqu’un qui la conteste, mais je comprends l’effet qu’elle produit : elle déplace l’attention des promesses vers les pratiques.
Deuxième idée : l’autonomie se construit par des institutions, pas par un retrait. C’est le point qui m’a le plus intéressé, parce qu’il va contre l’image spontanée qu’on se fait des expériences alternatives — des gens qui s’éloignent. Ce que Baschet décrit, ce sont au contraire des assemblées, des charges tournantes, des règles écrites, de la bureaucratie au sens neutre du mot. Habiter autrement demande plus d’organisation, pas moins.
Troisième idée : la multiplicité plutôt que le modèle. Le livre répète qu’il n’y a pas une solution à dupliquer. Je trouve cette prudence honnête, mais elle a un coût : le lecteur qui cherche quoi faire demain matin referme le livre sans réponse. Ce n’est peut-être pas le rôle d’un livre.
Les deux endroits où je décroche
Je serais malhonnête de ne rapporter que ce qui m’a plu. Deux choses me résistent.
La première est une question d’échelle. Les communes décrites comptent quelques milliers d’habitants. Rennes en compte plus de deux cent mille. Baschet répond en substance que le changement d’échelle se fait par fédération, c’est-à-dire par association de petites unités qui délèguent peu — c’est aussi la réponse du projet communaliste de Murray Bookchin, dont je parle ailleurs sur ce carnet. Je comprends le principe. Je n’arrive pas à me représenter concrètement la fédération de six cents quartiers.
La seconde tient au conflit. Le livre décrit des communautés qui ont conquis leur autonomie dans un rapport de forces précis, à un moment précis. Ce rapport de forces est raconté, mais il n’est pas vraiment théorisé, et c’est pourtant lui qui rend le reste possible. Je ressors avec l’impression d’une marche manquante.
Une comparaison qui m’est venue
Il y a deux hivers, dans une réunion de copropriété d’une trentaine de personnes, nous avons mis quatre heures à ne pas décider du changement des fenêtres. Personne ne voulait trancher ; le syndic a fini par proposer un vote que tout le monde a accepté par fatigue. En lisant Baschet sur la lenteur assumée des assemblées du Chiapas, j’ai d’abord souri. Puis j’ai pensé que la différence n’était pas la lenteur, mais le fait que là-bas la lenteur produit une décision que les gens tiennent pour leur. Chez nous elle produit un procès-verbal que personne ne relit.
Ce que je ferais lire en premier
Si quelqu’un me demandait par où entrer, je conseillerais de commencer par les chapitres consacrés aux pratiques concrètes plutôt que par l’ouverture théorique. Non parce que la théorie serait superflue, mais parce qu’elle devient beaucoup plus lisible une fois qu’on a en tête les situations qu’elle cherche à décrire. C’est aussi, plus généralement, la manière dont j’essaie de lire ces textes : j’y reviens dans Sources et méthode.
Je reste avec une question que le livre n’a pas refermée pour moi : est-ce que l’on peut vraiment apprendre d’une expérience née d’un soulèvement armé dans un pays où l’État était absent, quand on vit dans une ville française où il est partout ? Je ne sais pas répondre. Si vous avez lu Baschet et que vous voyez les choses autrement, écrivez-moi — cette note n’est qu’une étape.