On me demande parfois quel livre lire pour comprendre ce dont il est question sur ce carnet. Je réponds mal, parce que l’ouvrage qui m’a le plus servi n’est pas un livre d’écologie au sens où on l’entend d’ordinaire : c’est l’article où Murray Bookchin expose son projet communaliste, publié en 2002 et repris depuis dans plusieurs recueils en français, notamment dans le volume Pour un municipalisme libertaire. On y parle très peu de nature et beaucoup d’assemblées.
Qui écrit le projet communaliste, et contre quoi
Bookchin, mort en 2006, était américain, autodidacte, longtemps ouvrier, puis théoricien de ce qu’il a appelé l’écologie sociale. Son idée de départ tient en une phrase que je reformule librement : l’idée même de dominer la nature est née de la domination des hommes entre eux, et elle disparaîtra avec elle. On peut accepter ou refuser cette thèse ; ce qui compte pour la suite, c’est qu’elle oblige à parler d’institutions plutôt que de comportements.
Le texte sur le communalisme est écrit tard, à un moment où son auteur règle ses comptes avec plusieurs courants. Il y prend ses distances avec l’anarchisme individualiste, qu’il juge incapable de construire quoi que ce soit de durable, et avec le marxisme d’État, qu’il juge responsable d’avoir remplacé un pouvoir par un autre. Cette double rupture explique le ton, souvent sec, parfois polémique. Je l’ai trouvé fatigant à la première lecture et utile à la seconde : les adversaires qu’un auteur se choisit disent beaucoup de ce qu’il cherche.
Le mot lui-même
Le communalisme, dans son vocabulaire, n’est ni une commune rurale alternative ni une municipalité gérée autrement. C’est un projet politique précis : remplacer l’État comme lieu de décision par une confédération d’assemblées de quartier et de village, chacune souveraine sur ses affaires, liées entre elles par des délégués aux mandats étroits et révocables à tout instant.
Trois éléments sont donc indissociables : l’assemblée, qui décide ; le mandat, qui transmet sans trahir ; la confédération, qui coordonne sans commander. Enlever l’un des trois fait tomber l’édifice, et c’est la raison pour laquelle Bookchin se montre si méfiant envers les expériences qui n’en retiennent qu’un.
Les trois objections qu’il traite — et celle qu’il évite
À son crédit, le texte affronte les objections prévisibles.
Les gens ne viendront pas. Sa réponse est que la participation suit le pouvoir réel : on ne se déplace pas pour un avis consultatif, on se déplace pour une décision qui engage. L’argument me paraît juste, et vérifiable à petite échelle : les réunions de copropriété où l’on vote une dépense font salle comble, celles où l’on « échange » se vident.
Une assemblée peut être tyrannique. Il répond par la confédération : une assemblée qui opprime une minorité se retrouve isolée des autres, et la charte confédérale prime. C’est la partie la plus fragile, de mon point de vue, parce qu’elle suppose qu’une telle charte soit respectée sans qu’aucune instance ne dispose de la force de la faire respecter.
Et les sujets qui dépassent le quartier ? Réponse : la confédération, encore. Je note qu’on tourne un peu en rond, et que l’auteur le sent, puisqu’il consacre plusieurs pages à distinguer administration — technique, déléguée — et décision politique — jamais déléguée. La distinction est claire sur le papier. Elle me semble très difficile à tenir dès qu’il s’agit, par exemple, du tracé d’une ligne ferroviaire.
L’objection qu’il n’affronte pas, à mes yeux, est celle du temps disponible. Tout le dispositif repose sur des gens qui consacrent plusieurs soirées par mois à délibérer. Qui sont ces gens ? Dans mon quartier, ce seraient d’abord des retraités comme moi et quelques personnes très militantes. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas le peuple.
Un mot sur l’écriture elle-même
Je signale une difficulté de lecture qui n’est pas anecdotique. Bookchin emploie un vocabulaire qu’il a largement forgé — « municipalisme libertaire », « économie municipalisée », « dialectique naturaliste » — et il ne le définit pas toujours au moment où il l’introduit. Il faut souvent attendre dix pages pour comprendre ce qu’un terme recouvrait. J’ai pris l’habitude de lire ces textes avec une feuille à part où je note chaque mot nouveau et la page où il finit par être expliqué ; sans cela je perds le fil.
La traduction française ajoute sa part de difficulté, les recueils disponibles n’ayant pas tous le même traducteur ni le même glossaire. Deux volumes peuvent rendre le même terme anglais par deux mots différents, ce qui donne l’impression de deux notions là où il n’y en a qu’une. Ce n’est pas un reproche adressé aux traducteurs, dont le travail a rendu ces textes accessibles ; c’est une mise en garde pour qui lirait deux éditions à la suite.
Ce que ce texte a d’utile même si l’on n’y adhère pas
Je ne me range pas derrière ce projet, et je ne pense pas qu’il faille le lire comme un programme. Il m’a surtout servi d’outil pour poser de meilleures questions dans des situations ordinaires. Quand une mairie organise une concertation, la grille de Bookchin oblige à demander : qui décide à la fin, et avec quel pouvoir de contrainte ? Quand un collectif se dit horizontal, elle oblige à demander : comment remplace-t-on quelqu’un ?
C’est aussi lui qui m’a fait comprendre pourquoi l’expérience de Commercy m’intéressait au-delà du moment politique qui l’a produite : les participants y ont buté sur exactement les trois éléments ci-dessus, dans l’ordre.
Par où entrer
Pour qui voudrait lire, je conseillerais de commencer par ce texte court plutôt que par L’Écologie de la liberté, beaucoup plus long et beaucoup plus historique. L’essai sur le communalisme donne la charpente en une cinquantaine de pages ; le reste de l’œuvre se lit mieux ensuite. Je détaille ma manière de lire ces textes dans Sources et méthode.
Une mise en garde, enfin. Bookchin écrit avec beaucoup d’assurance, et cette assurance est contagieuse. J’ai mis du temps à me rendre compte que je reprenais ses formules sans les avoir éprouvées. Ses idées ne sont pas des vérités établies, et rien dans ce texte ne décrit une expérience qu’il aurait lui-même conduite. C’est une construction, intelligente et cohérente ; cela ne la rend pas vraie. Si vous connaissez des mises à l’épreuve sérieuses, dans un sens ou dans l’autre, je veux bien les lire.