Élections municipales : citoyennisme, municipalisme ou communalisme ?

Portrait de Bernard LeclercqPar · 6 septembre 2026

Il y a quelques jours, lors d’une réunion de quartier, quelqu’un a employé « municipalisme » et « communalisme » dans la même phrase comme deux manières de dire la même chose. Je n’ai rien dit sur le moment parce que je n’étais pas sûr de savoir faire la différence. J’ai depuis relu plusieurs textes, dont un entretien de Floréal Romero consacré à ce sujet. Voici où j’en suis.

Partir de ce que la démocratie indirecte fait réellement

La démocratie indirecte est le régime dans lequel les citoyens ne décident pas eux-mêmes mais choisissent, à intervalles réguliers, ceux qui décideront à leur place. C’est le régime français à tous les échelons, y compris communal. Le mot « indirecte » n’est pas péjoratif : il décrit un mécanisme. Le vote transfère une capacité de décision pour une durée fixée, sans possibilité de la reprendre entre deux scrutins.

Les trois mots du titre se distinguent précisément par ce qu’ils font de ce transfert. L’un l’accepte et veut l’améliorer ; le deuxième veut s’en servir pour autre chose ; le troisième veut le remplacer. Tout le reste découle de là.

Citoyennisme

Le terme est souvent employé par ses adversaires, ce qui complique les choses. Au sens le plus neutre que j’aie trouvé, il désigne une démarche qui cherche à élargir la participation à l’intérieur du cadre existant : budgets participatifs, conseils de quartier, conventions citoyennes tirées au sort, consultations. Le conseil municipal reste l’organe qui décide ; on lui ajoute des dispositifs qui l’éclairent et, parfois, le contraignent moralement.

Les reproches qu’on lui adresse sont connus : les avis recueillis ne lient personne, et la participation sert parfois à légitimer une décision déjà prise. J’ajoute une observation personnelle, moins théorique : les dispositifs de ce type que j’ai vus à Rennes fonctionnaient mieux quand ils portaient sur un objet très précis et doté d’un budget que lorsqu’ils portaient sur une « vision ». J’en parle plus longuement dans ma note sur un exemple de démocratie participative.

Municipalisme

Le municipalisme prend le scrutin au sérieux mais pour un autre usage. Il s’agit de gagner une mairie avec une liste issue de collectifs locaux, puis d’utiliser les pouvoirs de la commune — urbanisme, régie de l’eau, logement, commande publique — pour transformer la ville, en s’appuyant sur des assemblées de quartier qui ne sont pas seulement consultées. Les expériences espagnoles des années 2015-2019 sont la référence habituelle.

La tension est évidente, et les textes municipalistes ne la cachent pas : une fois élue, une équipe doit gérer, c’est-à-dire appliquer des règles qu’elle n’a pas écrites et arbitrer dans l’urgence. Le risque qu’ils nomment eux-mêmes est l’absorption — devenir une bonne municipalité et rien d’autre.

Communalisme

Le communalisme, au sens de Murray Bookchin, considère que la représentation est le problème, pas le moyen. Il vise une assemblée de quartier souveraine, des délégués à mandat impératif et révocable, une confédération de communes. La participation à une élection municipale n’y est pas exclue, mais elle n’a qu’un seul objet : utiliser la place obtenue pour transférer le pouvoir de décision du conseil élu vers des assemblées. J’ai détaillé cette construction dans ma note sur le projet communaliste.

Où se situe Romero, et pourquoi c’est cohérent

Dans l’entretien que j’ai lu, Floréal Romero se range sans ambiguïté du côté communaliste, et son argument principal n’est pas moral mais pratique : sans organisation stable et sans formation des participants, une liste qui gagne se retrouve à gouverner seule, parce qu’il n’existe personne en face pour lui reprendre quoi que ce soit. L’assemblée doit donc préexister au scrutin, pas en découler.

Je trouve cet ordre de priorité convaincant, et il a un corollaire inconfortable : il suppose plusieurs années de travail peu visible avant toute échéance électorale. C’est long, et je comprends que peu de gens s’y tiennent.

Un malentendu fréquent sur le mot « local »

Les trois démarches partagent un préjugé favorable envers l’échelon local, et je crois utile de s’en méfier un peu. Rien ne garantit qu’une décision prise près de chez soi soit meilleure : une assemblée de quartier peut parfaitement refuser un hébergement d’urgence, un conseil municipal peut bétonner une zone humide, et les études sur les concertations locales montrent des participants en moyenne plus âgés, plus diplômés et plus propriétaires que la population du quartier.

Les textes municipalistes que j’ai lus en sont conscients et y répondent de deux manières. La première consiste à dire que la proximité rend la décision visible et donc discutable, ce qui n’est pas la même chose que juste. La seconde consiste à poser des règles supérieures — une charte, des droits — que l’assemblée ne peut pas défaire. On retombe alors sur la question de savoir qui fait respecter ces règles, et je n’ai pas lu de réponse pleinement satisfaisante.

Je le note parce que, dans les discussions auxquelles j’assiste, « local » fonctionne souvent comme un argument qui dispense d’argumenter. Ce n’en est pas un.

Ce que j’en retire pour lire une profession de foi

Avant le prochain scrutin, je me propose de poser trois questions à n’importe quelle liste qui se réclamerait de « démocratie locale » :

  1. Les assemblées de quartier annoncées rendront-elles des avis ou prendront-elles des décisions ? Sur quel budget, avec quel montant ?
  2. Un élu peut-il être révoqué par ceux qui l’ont mandaté, et selon quelle procédure écrite ?
  3. Qu’est-ce qui, dans le programme, ne dépend pas d’une subvention ou d’une autorisation venue d’un autre échelon ?

Ces questions ne départagent pas le bien du mal. Elles permettent de savoir de quel mot on parle. Je n’ai pas d’avis arrêté sur lequel des trois a raison, et je me méfie de ma tendance à préférer celui dont j’ai lu les textes le plus récemment. Si vous trouvez cette grille fausse quelque part, dites-le-moi : elle n’est qu’une étape.