Floréal Romero : « se doter d’une organisation » — note sur un entretien

Portrait de Bernard LeclercqPar · 21 août 2026

Je ne prétends pas trancher ce débat, mais voici ce que j’ai compris après avoir lu deux fois l’entretien que Floréal Romero a donné à la revue Ballast, dans sa première partie consacrée à l’organisation. Romero est un auteur et traducteur qui a beaucoup fait pour introduire Murray Bookchin en langue française ; ce qu’il dit de l’organisation m’a paru plus intéressant que ce qu’il dit des idées, peut-être parce que c’est plus rare.

Pourquoi parler d’écologie populaire plutôt que d’écologie tout court

L’expression écologie populaire désigne une écologie qui part des conditions de vie ordinaires — le logement, le transport, le prix de l’énergie, la qualité de l’air dans un quartier précis — plutôt que des grands équilibres planétaires. Elle s’oppose implicitement à une écologie vécue comme une affaire de gens qui ont les moyens de choisir leur consommation.

Romero y tient parce que, dans sa lecture, la séparation entre les questions sociales et les questions écologiques est une erreur de départ, et pas seulement un défaut de communication. Si la domination de la nature prolonge la domination entre humains, alors une écologie qui ignore les rapports sociaux se condamne à n’avoir prise sur rien. Je trouve l’argument cohérent. Je note aussi qu’il est facile à énoncer et difficile à appliquer : dire qu’il faut relier les deux ne dit pas comment.

Le point qui m’a arrêté

C’est là que l’entretien devient utile. Romero affirme qu’une sensibilité, même partagée par beaucoup, ne produit rien sans une forme d’organisation durable. Il emploie des mots qui détonnent dans ce milieu : structure, discipline, formation. Il explique que l’absence d’organisation ne crée pas de l’horizontalité mais du leadership informel, c’est-à-dire des gens qui décident sans mandat parce qu’ils sont là depuis plus longtemps ou qu’ils parlent plus fort.

J’ai reconnu quelque chose. Dans les deux ou trois collectifs de quartier que j’ai fréquentés à Rennes, il n’y avait pas de bureau, pas de statuts, et pourtant il y avait très clairement deux personnes dont l’avis pesait plus. Personne ne les avait désignées et personne n’aurait pu les remplacer, précisément parce qu’il n’existait pas de procédure pour le faire.

Ce qu’il entend par organisation

Il ne s’agit pas, dans son propos, de reconstituer un parti classique. Les éléments qu’il cite sont plus modestes et plus précis :

  1. Des mandats révocables : celui qui porte une parole peut être remplacé par ceux qui la lui ont confiée, sans attendre une échéance.
  2. Une rotation des charges, pour que la compétence ne s’accumule pas sur deux personnes.
  3. Un travail de formation interne, parce qu’une assemblée où trois personnes maîtrisent le dossier n’est pas une assemblée.
  4. Un ancrage territorial : l’organisation se construit dans un lieu, pas sur un thème.

Le quatrième point est celui qui me paraît le plus original. On a l’habitude de collectifs organisés autour d’une cause — le climat, l’eau, les transports — qui rassemblent des gens dispersés. Romero défend l’inverse : des gens d’un même endroit qui traitent tous les sujets de cet endroit. C’est aussi la logique du projet communaliste, et elle a une conséquence que l’entretien n’esquive pas : on se retrouve à travailler avec des voisins dont on ne partage pas les idées.

Ce que je n’arrive pas à évaluer

Romero parle d’expériences menées en Espagne et renvoie à des réseaux municipalistes. Je n’ai pas les moyens de vérifier leur ampleur réelle, et un entretien n’est pas un bilan. Quand il affirme que ces pratiques fonctionnent, je prends note sans pouvoir confirmer. C’est une limite de ma lecture, pas un reproche adressé au texte.

Je suis également resté sur ma faim concernant le rapport aux élections municipales. L’entretien l’aborde, mais la première partie s’arrête avant d’aller au fond. J’ai écrit ailleurs ce que je comprends de ce débat, dans une note consacrée aux élections municipales et aux trois mots qu’on y emploie.

Une question de vocabulaire qui n’en est pas une

Un mot revient souvent dans l’entretien et mérite qu’on s’y arrête : la confédération. Dans ce vocabulaire, elle désigne une association d’unités autonomes qui gardent la décision chez elles et ne délèguent vers le haut que ce qu’elles ont explicitement confié, avec la possibilité de reprendre ce mandat. Elle s’oppose à la fédération au sens courant, où l’échelon supérieur dispose de compétences propres que les membres ne peuvent plus lui retirer.

La distinction paraît scolastique tant qu’on ne la traduit pas en situations. Elle devient très concrète dès qu’il s’agit d’argent : si une caisse commune existe à l’échelon supérieur, qui décide de son emploi, et qu’est-ce qui se passe quand une unité veut partir ? Romero évoque le sujet sans l’épuiser. J’ai cherché des réponses dans d’autres textes et je n’en ai pas trouvé de vraiment détaillée, ce qui me fait soupçonner que la difficulté est réelle plutôt que mal exposée.

Une objection que je me fais à moi-même

Tout ce qui précède suppose que les gens veuillent s’organiser. Or ce que j’observe autour de moi, dans un quartier plutôt tranquille d’une ville moyenne, c’est surtout de la fatigue et un emploi du temps saturé. Les réunions qui marchent sont celles qui durent une heure et qui portent sur un objet très concret : un arbre à abattre, une rue à fermer. Dès qu’on monte d’un cran en généralité, la salle se vide.

Est-ce que cela invalide l’argument de Romero ? Je ne crois pas. Mais cela déplace la question : avant de savoir quelle organisation construire, il faudrait comprendre pourquoi si peu de gens ont envie d’y consacrer leurs soirées. L’entretien ne traite pas ce point, et je n’ai lu nulle part de réponse qui me satisfasse.

Je relirai la seconde partie quand je l’aurai sous la main. En attendant, cette note reste une étape, et je serais heureux qu’on me signale les textes qui prennent cette question de front. La page M’écrire est faite pour ça.