J’ai lu le mot pour la première fois dans un document d’urbanisme communal et j’ai cru comprendre sans vérifier. Un corridor écologique, me disais-je, c’est une bande verte. C’est à peu près aussi juste que de dire qu’une route est une bande grise. Après avoir lu plusieurs documents de planification et deux guides méthodologiques, j’ai révisé. Cette note est une définition commentée, écrite par quelqu’un qui n’a aucune formation en écologie scientifique.
Corridor écologique : la définition et ce qu’elle suppose
Un corridor écologique est un espace qui relie entre eux des réservoirs de biodiversité, c’est-à-dire des zones où des espèces trouvent les conditions de se nourrir et de se reproduire. Le corridor n’est pas un lieu de vie : c’est un lieu de passage. Une haie, une berge, un talus, une bande enherbée le long d’une parcelle, un alignement d’arbres peuvent en tenir lieu.
Pourquoi relier plutôt que simplement protéger ? Parce qu’une population isolée dans un espace trop petit finit par s’appauvrir génétiquement, par ne plus pouvoir se déplacer quand les conditions changent, et par disparaître d’un accident local. L’ensemble formé par les réservoirs et les corridors porte en France le nom de trame verte et bleue — verte pour les milieux terrestres, bleue pour les milieux aquatiques.
Deux précisions que j’ignorais
Premièrement, un corridor n’est pas forcément continu au sens où un chemin l’est. Pour certaines espèces, une suite de petites zones proches suffit, chacune servant de relais. On parle alors de corridor en pas japonais. Cela change la manière de le protéger : ce sont des points, pas une ligne.
Deuxièmement, un corridor est relatif à une espèce. Une haie qui fonctionne pour un hérisson ne fonctionne pas pour un amphibien, qui a besoin d’humidité continue, ni pour une chauve-souris, qui suit des repères aériens. Parler du corridor au singulier est une commodité de langage qui masque une diversité de besoins.
Pourquoi c’est fragile
La propriété qui m’a le plus marqué est celle-ci : la valeur d’un corridor est déterminée par son maillon le plus faible. Un passage de quelques mètres interrompu par une clôture pleine, un mur, une route sans passage à faune, et toute la longueur perd une grande part de son intérêt. Ce n’est pas une affaire de pourcentage de surface, c’est une affaire de continuité.
Cette propriété a une conséquence politique directe. Protéger un corridor demande une coordination entre des propriétaires, des communes et des gestionnaires de voirie qui n’ont aucune raison de se parler. Une commune peut faire un travail remarquable et le voir annulé par un aménagement situé à deux cents mètres, sur le territoire voisin. On retrouve ici, sous une forme très concrète, la question de l’échelle que je croise dans presque toutes mes lectures sur la démocratie locale.
Où le corridor apparaît dans les documents
Pour une commune, l’outil principal est le plan local d’urbanisme. Les continuités écologiques peuvent y être identifiées et protégées par plusieurs moyens : classement d’espaces boisés, prescriptions sur les clôtures, emplacements réservés, règles sur les marges non construites en bordure de cours d’eau. Les schémas régionaux fixent un cadre que les documents communaux doivent prendre en compte.
Je donne ces éléments tels que je les ai compris en lisant des documents publics, et je recommande vivement à qui serait concerné de vérifier auprès de sa commune plutôt que de se fier à cette note : le droit de l’urbanisme change, et je ne le suis pas.
Ce qu’on peut regarder soi-même
On n’a pas besoin d’être naturaliste pour repérer les endroits où une continuité est en cause. Quatre choses se voient à pied, et je les regarde maintenant systématiquement quand je marche le long de la Vilaine ou dans les lotissements de la périphérie.
- Les clôtures pleines entre jardins mitoyens. Une haie vive et un grillage à mailles larges laissent passer la petite faune ; une palissade de béton ou de PVC ne laisse rien passer.
- Les bordures de trottoir hautes et les caniveaux profonds, qui piègent les amphibiens aussi sûrement qu’un mur.
- Les ruptures d’alignement d’arbres, souvent dues à un élargissement de voirie ancien, qui coupent un itinéraire aérien.
- L’éclairage continu le long d’une berge, qui dissuade les espèces nocturnes d’emprunter un passage pourtant physiquement libre.
Je précise que ces quatre points viennent de guides méthodologiques destinés aux collectivités, pas d’une compétence que j’aurais. Je les rapporte parce qu’ils m’ont rendu une promenade plus intéressante, et parce qu’ils donnent des choses précises à demander en réunion publique, ce qui vaut mieux qu’un avis général favorable à la nature.
Ce qui me paraît en jeu
Trois choses, de mon point de vue de lecteur.
- La visibilité. Un corridor n’a pas de forme reconnaissable ; on ne sait pas qu’on en traverse un. Il est donc difficile à défendre dans une réunion publique, face à un projet qui, lui, se dessine.
- La temporalité. Une haie arrachée en une matinée met quinze ans à être remplacée. L’asymétrie entre le temps de la destruction et celui de la reconstitution est la même que pour beaucoup de sujets écologiques.
- Le vocabulaire. « Continuité écologique » et « trame verte » n’évoquent rien pour la plupart des gens. Dans le gymnase où se tenait la réunion dont je parlais, le mot qui a fait réagir n’était pas « corridor » mais « hérisson ».
La question du vocabulaire rejoint d’ailleurs ce que je notais à propos de la transition écologique : un mot technique qui ne dit rien à personne laisse le champ libre à celui qui parle en dernier. C’est peut-être le point le plus utile de cette note, et il rejoint ce que j’écris souvent ici : l’obstacle n’est pas toujours le désaccord, il est parfois l’opacité du vocabulaire. Je me demande d’ailleurs si une politique qui parlerait d’espèces nommées plutôt que de catégories abstraites ne serait pas mieux comprise. Je n’en sais rien, et si quelqu’un a vu les deux approches comparées pour de bon, je veux bien le lire.